lundi, février 01, 2016

Affrontement de la question

« Je crois que le cinéma européen exprime tout autant sa totalité que le russe ou l’américain, dans la mesure même où il accepte d’être, effectivement, totalement, profondément, ce cinéma du retrait (…), c’est-à-dire un cinéma où les rapports de l’individu et de la société, au lieu d’être des rapports d’échange et d’intégration, sont des rapports, non pas même d’opposition, mais des rapports de doute ; divorce serait également un trop grand mot : des rapports de doute et de suspicion. C’est sur cette notion de doute que sont fondés les films des cinéastes européens proprement dits ; mais il y a aussi deux façons de l’envisager : s’il s’agit d’un doute qui se donne lui-même comme refus (et c’est justement le reproche principal que l’on doit formuler aux mauvais imitateurs, tant d’Antonioni que de Bergman), ces films ne seront, ne pourront être que négatifs ; le doute n’est riche, et donc à ce moment plein (de nouveau) d’une totalité, que s’il est inquiet, s’il doute aussi de lui-même, s’il est doute du doute : un doute qui veut passer au-delà du doute, qui en fait l’essai sincère, passionné, angoissé, et qui n’échoue que parce qu’il bute contre une réalité extérieure, contre l’inertie du réel ; et nous retrouvons là le mur et l’épaisseur du concret. Mais cette réalité, il ne se lasse pas de l’interroger, il l’attaque sans cesse sous de nouveaux angles, il tente véritablement de la comprendre, de l’intégrer, de s’y conjoindre ; et la totalité du social et de l’individuel n’est conquise, justement, et maintenue (de façon toujours périlleuse, mais conquise et maintenue dans ce péril même), que par cet affrontement de la question – question sans réponse qui est notre réponse. »

Jacques Rivette, 1963

mercredi, janvier 07, 2015

Le pain est sur la table

« Il ne semble pas que l’homme soit doué d’une faculté d’étonnement infinie. Sans quoi il ne ferait que commencer de s’étonner de ses plus communes facultés de penser. "Le pain est sur la table", dira-t-il aussi bien pour annoncer qu’il vient de l’y poser que pour l’illustration de ses grammaires, sans entendre ce qui rend dans ses propres paroles un son si étrange et si lointain. Et si tout ce qui est ainsi extraordinairement ordinaire trouve par hasard quelqu’un pour en ressortir l’insolite, le paralysant insolite, on tiendra ce quelqu’un pour un malade, les médecins appelés murmureront psychasthénie et la voix qui parlait reprendra : "Je disais donc que le pain est sur la table." »

Louis Aragon

vendredi, juin 20, 2014

L'espace d'un éclair


« On a coutume de représenter la poésie comme une dame voilée, langoureuse, étendue sur un nuage. Cette dame a une voix musicale et ne dit que des mensonges.
Maintenant, connaissez-vous la surprise qui consiste à se trouver en face de son propre nom comme s’il appartenait à un autre, à voir, pour ainsi dire, sa forme et  à entendre le bruit de ses syllabes sans l’habitude aveugle et sourde que donne une longue intimité. Le sentiment qu’un fournisseur, par exemple, ne connaît pas un mot qui nous paraît si connu, nous ouvre les yeux, nous débouche les oreilles. Un coup de baguette fait revivre le lieu commun.
Il arrive que le même phénomène se produise pour un objet, un animal. L’espace d’un éclair, nous voyons un chien, un fiacre, une maison pour la première fois. Tout ce qu’ils présentent de spécial, de fou, de ridicule, de beau nous accable. Immédiatement après, l’habitude frotte cette image puissante avec sa gomme. Nous caressons le chien, nous arrêtons le fiacre, nous habitons la maison. Nous ne les voyons plus.
Voilà le rôle de la poésie. Elle dévoile, dans toute la force du terme. Elle montre nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement.
Inutile de chercher au loin des objets et des sentiments bizarres pour surprendre le dormeur éveillé. C’est la le système du mauvais poète et ce qui nous vaut l’exotisme.
Il s’agit de lui montrer ce sur quoi son cœur, son œil glissent chaque jour, sous un angle et avec une vitesse tels qu’il lui paraît le voir et s’en émouvoir pour la première fois.
Voilà bien la seule création permise à la créature.
Car, s’il est vrai que la multitude des regards patine les statues, les lieux communs, chefs-d’œuvre éternels, sont recouverts d’une crasse qui les rend invisibles et cache leur beauté.
Mettez un lieu commun en place, nettoyez-le, frottez-le, éclairez-le de telle sorte qu’il frappe, avec sa jeunesse et avec la même fraîcheur, le même jet qu’il avait à sa source, vous ferez œuvre de poète.
Tout le reste est littérature. »

Jean Cocteau

samedi, octobre 12, 2013

Aux rêveurs

Chers visiteurs, un mot pour vous dire qu'Aux rêveurs, compilation de mes trois derniers courts métrages, vient de sortir en DVD chez L'Harmattan.
(Textes d'Edouard et de Vincent sur ces courts métrages à lire ici et .)


Disponibles aussi, les excellentes productions Triptyque Films suivantes :

Découverte d'un principe en case 3 de Guillaume Massart et Julien Meunier

et

Maàlich de Thomas Jenkoe



dimanche, mars 27, 2011

« Regardons la maîtresse réalité. Et aussi bien que nous le pourrons, sur ce que nous aurons vu, artistes fidèles, scrupuleux observateurs, dessinateurs consciencieux, par des notations exactes autant que nous le pourrons, rapportons, dessinons la réalité maîtresse. » Péguy