mardi, novembre 03, 2009

K.O.

« J’aime bien tous les films d’Arnaud Desplechin. »

Alain Resnais dans les Cahiers du cinéma du mois, qui célèbrent par ailleurs le dernier film débile de Bellocchio.

lundi, novembre 02, 2009

Gauche droite (2)

« L’affaire Polanski », je m’en fous. Comme je n’aime pas les films de ce type, je ne me suis pas du tout senti « partagé », et tout ça m’a fait l’effet d’un fait divers démesurément grossi. Il me semble enfin que le plus important a été dit par Sandrine Rinaldi dans les commentaires de cette note puis de cette autre.
Mais je lis dans le dernier numéro de La Décroissance cette citation de l’éditorialiste de Politis, Bernard Langlois : « On peut aussi se poser quelques questions au sujet de cette Lolita dont les charmes firent déraper le cinéaste, et que personne n’obligeait à se rendre en sa seule compagnie en un appartement désert pour y poser seins nus (c’est elle qui raconte) devant son objectif : l’ingénuité aussi a des limites. » Voilà où en est la presse de gauche aujourd'hui. Qu’en pense le gentil Christophe Kantcheff ?

jeudi, octobre 22, 2009

Gauche droite

"Un film puissant comme un alcool fort, parfaitement digne du club des palmés d’or."
(
Les Inrockuptibles)

"Le Ruban blanc est un chef-d'oeuvre."
(Le Figaro)


(Quant à moi, une fois n'est pas coutume, je suis d'accord dans l'ensemble avec l'article de Malausa, sauf que je ne trouve pas du tout que Haneke "(déploie) un noir et blanc somptueux sur la campagne resplendissante d'outre-Rhin, faisant jouer comme jamais son art scénographique à la fois calme et souverain", que plus que "calme" son "art" est plat, et qu'il est incapable de regarder un paysage, donc de le filmer correctement.)

lundi, octobre 19, 2009

Un coup de hache (notes sur "36 vues du pic Saint-Loup de Rivette)

* La première fois, je n’avais pas vu à quel point 36 vues du pic Saint-Loup est beau. D’une beauté secrète, qui se loge dans le dérisoire et dans l’inachevé. Il est si facile, il est extrêmement facile d’être « injuste avec Rivette » comme disait Daney. Et moi qui suis pourtant, depuis un certain soir sur les Grands Boulevards il y a dix ans (il y avait avec moi A. et A.), un fidèle parmi les fidèles, je me suis laissé décevoir. A cause d’une attente. Or, il n’y avait rien à attendre.


* Pourquoi, plus qu’un autre, Rivette réclame (mais en silence, sans en avoir l’air) la tolérance ? Son art est si discret, il n’affirme rien, il fuit de tous côtés, exprès.


* Plus que tout autre cinéaste, Rivette est aérien, ou mieux : « aérienne ». Je ne crois pas que le « e » muet qu’il est le seul de la Nouvelle Vague à laisser résonner en bout de nom n’y soit pour rien.


* 36 vues du pic Saint-Loup est un film tellement plus physique que Démineurs, par exemple. C’est un film qui n’a rien à prouver, un film d’avant l’ordinateur, d’avant l’impatience. Un film que personne n’est allé voir et qu’on a déjà oublié. Un film qui ne mérite ni cette petite mort ni trop d’explications, qui fait simplement revenir une autre sensualité, un autre plaisir que ceux auxquels le cinéma nous habitue.


* Comme tous les grands films, le film de Rivette est « un coup de hache dans la mer gelée qui est en nous » (Kafka).

jeudi, septembre 24, 2009

L’importance d’être fidèle (notes sur « L’armée du crime » de Guédiguian)

* Qu’est-ce qu’un cinéma ambitieux français ? J’entends souvent dire que le cinéma français manque d’ambition, or on ne reconnaît la plupart du temps de l’ambition à un film français que lorsqu’il se lance dans l’imitation du cinéma américain, lorsqu’il s’essaie à jouer dans la cour des genres : SF, comédie délirante, etc. L’Armée du crime est un film extrêmement ambitieux mais trop pleinement français, je crois, pour qu’on lui reconnaisse son ambition.

* La critique l’a dans l’ensemble trouvé très mauvais. Parfois, on loue ses « bonnes intentions » mais c’est pour regretter son manque de forme ou de mise en scène. On retombe sur cette vieille séparation. Un film c’est avant tout sa forme, évidemment. La forme d’un film fait en premier lieu que l’intention est bonne, ou pas. L’intention des films de Ken Loach, par exemple, n’est pas de dénoncer quoi que ce soit mais de « faire vrai ». Or, le naturalisme se dénonçant lui-même (comme faux mouvement de la vie, comme sa pâle imitation inorganique), les films de Ken Loach ne servent à rien. En racontant que le film de Guédiguian est mal fait mais intéressant (en gros), la critique se dénonce elle-même, puisque s’il est mal fait il ne peut pas être intéressant. Le manque de sérieux est d’autant plus préjudiciable à ces critiques que l’ambition du film est grande, car comme dirait Chabrol aux critiques qui le traitent de paresseux : « ça leur coûte cinq minutes de leur temps pour le dire ».

* Ce que L’Armée du crime a d’américain, c’est l’art du compromis. Faire un film important qui soit efficace. Pas l’un sans l’autre. Efficace, cela veut dire se concentrer sur ce qu’il y a à raconter, sur la scène, sur le geste, le regard, la parole. Ainsi L’Armée du crime ne cherche pas à voir au-delà du récit, ne décolle pas de ses personnages. Tout panoramique qui introduit une scène est là pour nous ramener à l’essentiel : ce personnage qui marche, qui va là où il a à faire. Cinéma de prose, absolument non moderne (si l’on entend par moderne : autre chose que le récit). Film d’actions, qui ne laisse pas le temps de se complaire, qui resserre sur l’urgence. Et c’est logique : ces gens sont en danger de mort partout tout le temps.


* Beaucoup de musique, dans L’Armée du crime. Trop, je ne sais pas. Il y a autant de musique dans les films de Ford. L’explication, je crois, c’est que Guédiguian n’a pas le temps de faire durer les scènes (à cause de son ambition), et la musique est là pour évoquer ce que le temps seul aurait pu, mais autrement, faire sentir. Même explication pour les ralentis, peu nombreux mais quand même un peu gênants. Quand Manouchian jette sa grenade, comment faire sentir qu’il pense à son frère et à se venger ? Solution la plus logique : surimpression du visage de son frère, ralenti pour laisser le passé envahir le présent.


* La politique emmerde à peu près tout le monde, en particulier les critiques de cinéma. C’est une autre explication à leur accueil extrêmement froid. En faisant un film sur la Résistance et sur Manouchian, Guédiguian peut donner l’impression de vouloir faire la leçon d’histoire et d’engagement. Rien ne serait plus irritant. Mais L’Armée du crime c’est autre chose. Un film d’actions, disais-je. Que ces personnages soient des résistants, des étrangers, des communistes, ça n’intéresse que l’obsession de Guédiguian. Il se trouve que l’étranger, ça recoupe l’obsession du temps. C’est bien dommage (je ne parle plus du film).


* Je ne comprends pas l’accusation de film figé, momifié. Je crois que la critique s’en prend là à un aspect secondaire et mal compris, qui est le côté conventionnel de l’esthétique générale du film. Film d’actions, mais également de conventions (et je ne trouve pas qu’il y ait moins d’académisme dans le dernier Mann ou le prochain Apatow, sauf que dans ces deux films les conventions d’écriture n’ont pour intérêt que de noyer le poisson dans la soupe fade du « divertissement », tirs ou rires). Pour raconter une histoire complexe, à multiples personnages, il n’y a en France qu’une distance qui tienne, qui est celle, moyenne, de la télévision. Il y a de grands films, L’Armée du crime est un grand téléfilm. Ce n’est pas le caractère attendu de leur forme qui ruine les téléfilms contemporains, c’est l’inanité de ce qu’ils racontent et la nullité des comédiens. Dans L’Armée du crime, rien n’est raconté qui ne fend le cœur et tous les acteurs sont excellents. Pour le dire encore plus clairement : Guédiguian a agi en régisseur, pas en artiste, et comme il choisit bien ses comédiens, qu’il les dirige admirablement, qu’il écrit magnifiquement et qu’il a un sens du rythme imparable, son film est grand.


* Mais il faut, malgré tout, que ce que raconte ce film – une histoire de fidélité, comme toujours – ait un écho dans le spectateur. Et là, je n’y peux rien si tu ne pleures pas comme moi quand, par exemple, pour chasser de leur esprit le verre levé à Pétain, les communistes arméniens se mettent à chanter encore plus fort, plus désespérément.

mercredi, septembre 02, 2009

"Corps sans nom"

« Il faut (…) remettre en question l’opinion reçue selon laquelle ce système nous submerge sous un flot d’images en général – et d’images horribles en particulier – et nous rend ainsi insensibles à la réalité banalisée de ces horreurs. Cette opinion est largement acceptée parce qu’elle confirme la thèse traditionnelle qui veut que le mal des images soit leur nombre même, leur profusion envahissant sans recours le regard fasciné et le cerveau amolli de la multitude des consommateurs démocratiques de marchandises et d’images. Cette vision se veut critique, mais elle est parfaitement en accord avec le fonctionnement du système. Car les médias dominants ne nous noient aucunement sous le torrent des images témoignant des massacres, déplacements massifs de populations et autres horreurs qui font le présent de notre planète. Bien au contraire, ils en réduisent le nombre, ils prennent bien soin de les sélectionner et de les ordonner. Ils en éliminent tout ce qui pourrait excéder la simple illustration redondante de leur signification. Ce que nous voyons surtout sur les écrans de l’information télévisée, c’est la face des gouvernants, experts et journalistes qui commentent les images, qui disent ce qu’elles montrent et ce que nous devons en penser. Si l’horreur est banalisée, ce n’est pas parce que nous en voyons trop d’images. Nous ne voyons pas trop de corps souffrants sur l’écran. Mais nous voyons trop de corps sans nom, trop de corps incapables de nous renvoyer le regard que nous leur adressons, de corps qui sont objet de parole sans avoir eux-mêmes la parole. Le système de l’Information ne fonctionne pas par l’excès des images, il fonctionne en sélectionnant les êtres parlants et raisonnants, capables de « décrypter » le flot de l’information qui concerne les multitudes anonymes. La politique propre à ces images consiste à nous enseigner que n’importe qui n’est pas capable de voir et de parler. C’est cette leçon que confirment très platement ceux qui prétendent critiquer le déferlement télévisuel des images. »

Jacques Rancière (Le spectateur émancipé, 2008)

dimanche, juin 21, 2009

"La Cérémonie" de Chabrol

Pour le « Chabrol Blog-a-thon » dont Vincent nous a parlé, je retranscris cet extrait d’une conversation qui a failli avoir lieu.


– Je ne comprends pas les derniers films de Chabrol.

– Normal, Chabrol n’a jamais été aussi génialement synthétique, or on ne sait plus regarder un film comme un tout… On ne sait d’ailleurs même plus ce que ça veut dire. On le savait encore, peut-être, autour de mai 68, mais depuis le fétichisme a tout rasé sur son passage, il n’y a plus que des morceaux de cinéma… Et en plus, Chabrol s’en prend justement au fétichisme, double entorse à l’époque !

– Prends-moi pour un produit de mon époque !

– On l’est tous plus ou moins…

– Tu me rassures. Mais avoue au moins qu’ils sont laids, ces films, les Bellamy, Demoiselle d’honneur, Fleur du mal, Fille coupée en deux

– Je ne trouve pas, mais ça nous entraînerait trop loin. Il y a un Chabrol que tout le monde aime, qui l’a même sauvé aux yeux de la critique, c’est La Cérémonie, celui-là au moins, tu l’aimes ?

– Je le déteste !

– Pardon ?

– Je n’ai jamais compris l’engouement général pour cette merde.

– Comme tu y vas !

– C’est censé parler de la lutte des classes ? De la bourgeoisie et du prolétariat ?

– Oui, oui. Même que Chabrol déclarait que c’était « le dernier film marxiste de l’histoire du cinéma. »

– Rien que ça ! Moi je trouve que c’est dégueulasse de montrer les pauvres comme ça.

– C’est-à-dire ?

– Strictement comme des barbares.

– Strictement ?

– D’abord comme des jaloux, des aigris, et à la fin comme des assassins purs et simples. Regarde : dans le film, les bourgeois sont tous extrêmement délicats, pleins d’égards pour la bonne, ils pardonnent même à la factrice ses coups bas, et pour toute récompense, ils se font massacrer ! Comme si Chabrol voulait dire à cette bourgeoisie bourrée de bonnes intentions : ne vous mêlez pas à cette racaille, et surtout ne la faites pas rentrer chez vous !

– Mais ces prolos, ce ne sont pas n’importe quels prolos…

– Si, car il s’agit bien du prolétariat et de la bourgeoisie pris au sens général des termes. L’analphabétisme de la bonne versus la grande culture de la famille bourgeoise, l’appartement modeste de la factrice versus le château de famille, etc. On a bien compris que Chabrol veut parler de l’opposition de classes entre prolétaires et bourgeois en général, d’ailleurs tu le reconnais toi-même !

– Oui, mais Chabrol prend le temps de les décrire, ces deux prolétaires.

– Et alors ? Elles finissent quand même par tuer. En plus, Chabrol a le culot d’ensuite les condamner en tuant l’une dans un accident de voiture et en livrant l’autre aux flics ! On a bien saisi tout le mal qu’il pense d’elles, à moins qu’il soit gâteux au point de croire donner raison aux tueuses en les victimisant in extremis, alors que tout indique qu’elles sont complètement tarées et que la raison est du côté des privilégiés !

– Parce que les bourgeois de ce film, tu les trouves raisonnables ?

– Oui.

– Pourtant il ne voient pas venir le coup.

– Ils ne peuvent pas imaginer une chose pareille, vu qu’ils se sont toujours bien comportés avec la bonne !

– Alors ils sont quittes ?

– De ?

– Du fait qu’elle est dépendante d’eux ?

– On ne tue pas les gens parce qu’ils nous font vivre !

– C’est pourtant arrivé, que des esclaves assassinent leurs maîtres !

– Oui, mais ce ne sont pas les épisodes les plus glorieux de l’histoire.

– Glorieux ou honteux, ça a existé, oui ou non ?

– Oui, mais en ne racontant que ça, qu’est-ce qu’il cherche à dire, Chabrol ?

– Qu’aurais-tu voulu qu’il dise ?

– Qu’il ne fasse pas, en tout cas, passer les pauvres pour des barbares !

– Excuse-moi de me répéter mais ça n’est pas n’importe quelles pauvres !

– Mais que veux-tu dire par là, à la fin ?

– Tu aurais voulu que Chabrol « sauve » ces deux filles ? Qu’il les rende dociles, respectueuses, c’est-à-dire conformes aux vœux bourgeois ? Alors que ce sont, dès le départ, des criminelles ? Puisque je te rappelle qu’elles avaient déjà tué avant le début du film, tu t’en souviens certainement…

– Précisément ! Pourquoi en faire des folles ?

– Et pourquoi pas ? C’est en ça qu’il ne s’agit pas de n’importe quelles prolétaires. J’espère que tu sais que tous les prolétaires ne sont pas des assassins. Or, ce sont là justement deux tueuses.

– D’accord, et..?

– Et à force de haine et de frustration, elles en viennent à ajouter un nouveau crime à leurs crimes passés.

– Elles assassinent sans raison.

– Elles n’ont peut-être pas de raison définie – ce ne sont pas des révolutionnaires – mais il se trouve qu’elles ne supportent pas de se sentir inférieures à tous points de vue – y compris au point de vue moral – aux bourgeois. Or, ayant fait jadis tomber la barrière morale interdisant le meurtre, elles trouvent en elles la force de renverser la situation et de dominées qu’elles sont, devenir dominantes, en tuant leurs maîtres.

– Sans raison ?

– Ce n’est pas parce que les raisons apparentes sont insuffisantes qu’il n’y a pas une logique sous-jacente à l’œuvre. Tout se passe ici exactement comme dans les films de Buñuel.

– Mais pourquoi en arrivent-elles à tuer ces gens qui ne leur ont rien fait ?

– Ces gens-là n’ont rien fait, c’est vrai, mais ils sont. Ils sont ceux qui ont tout. Elles, elles n’ont que des blessures. Tout ce qu’il leur reste, c’est la puissance destructrice qu’autorise leur absence de scrupule.

– Chabrol leur donne raison, alors ?

– Non, il indique seulement qu’il y a quelque chose dans l’inégalité des classes qui nourrit la possibilité du crime, que le crime est en quelque sorte inscrit dans l’inégalité des classes. Et il met en scène une situation où les conditions d’un crime sont réunies. En reprochant à Chabrol de filmer les deux filles comme de la « racaille », tu sembles réclamer qu’on rassure la bourgeoisie sur le compte des dominés. Chabrol se fiche de rassurer ou d’inquiéter qui que ce soit, c’est en ça que son film n’est pas ce que tu dis qu’il est.

– Et pourquoi la critique l’a tant aimé, alors ?

– D’une part parce qu’elle aime tout, d’autre part parce qu’elle adore voir la bourgeoisie se faire flinguer, tant que ça reste du cinéma.

– Mais Chabrol est un bourgeois, tu ne diras pas le contraire !

– Je ne dirai pas le contraire, je te rappellerai simplement la phrase de Friedrich Coupat : « La plèbe se trouve dans toutes les classes. »

« Simplement » ! Quel snob tu fais…

– On fait ce qu’on peut.