vendredi, novembre 18, 2011

Les Neiges du Kilimandjaro (dialogue à bâtons rompus)

valzeur
J'ai vu le Guédiguian. Bon, c'est très bizarre, je trouve ça mauvais MAIS j'ai quand même un tout petit peu marché à la fin. C'est épouvantablement écrit, pauvrement mis en scène, mais les acteurs sauvent le tout (notamment Leprince-Ringuet, avec sa bonne tête prévenant qu’il ne saura jamais porter le mal bien loin). Ce que le film a de plus beau c'est peut-être cet art de vivre marseillais qui fait passer le mistral – tout le monde mange et boit tout le temps, ça donne faim et soif. La nourriture a du sens chez Guédiguian. Le tiramisu de Maryline Canto, c’est d’abord la Bourgeoisie (vade retro) puis la Concorde retrouvée (Embrassons nous, Folleville). La résolution catho de gauche est belle (grâce à Ascaride et Darroussin) mais son installation est par moments repoussante de facilité (la critique larvée de Chronicart est très juste là-dessus). Comme tu vois, je suis mitigé, et c'est curieux car je trouve ça par moments insoutenable et j'ai pourtant l'impression que ce film va me laisser un petit quelque chose. A voir…
Griffe
Mon petit doigt me disait que tu n'aimerais pas le Guédiguian, mais il ajoutait que tu lui reconnaitrais quelque chose. Comme je te le disais, mes accointances avec le questionnement politique de Robert sont pour beaucoup dans mon amour du film. Rien que son sujet m’émeut. Mais sorti de là, c’est vrai, la mise en scène est plan-plan, les dialogues relativement médiocres (bons quand ils sont simples, moyens quand ils veulent signifier), mais ce qui rend le film et en général la démarche de Guédiguian au moins sympathiques, c'est une façon qu'il a de poser des scènes où il ne se passe rien, ou des riens, ou pas grand-chose. C'est un fin observateur, pas un grand théoricien. Il suffit de lire ses interviews, où il apparaît comme un coco naïf. Son talent est ailleurs, dans le descriptif, la façon de montrer les lieux, la vie comme elle va, l'amitié fidèle, l'amour domestique...
valzeur
En fait, tu n'aimes pas tant que ça les Neiges du Kilimandcoco ! C'est paradoxal : le concret que Guédiguian propose est juste agréable, de pure reconnaissance – on dirait le Sud en mode roue libre. Peut-on dire qu’il filme bien Marseille ? Il filme de l’idéal ; le conflit premier – le licenciement – bute très vite sur l’imperméabilité de Darroussin et Ascaride qui ont toutes les qualités du monde pour surmonter un plan social : dignité, amour, grandeur d’âme. Très vite, le concret version Guédiguian bute sur la dimension féérique de son cinéma, que je trouve de plus en plus pénible. C'est pour cela que j'aime beaucoup Leprince-Ringuet : il a des regards d'envie et de haine qui en font le personnage le plus humain, le plus réel du film. Il est fort dommage que Guédiguian ait choisi de le faire s'adresser à Darroussin à la troisième personne dans leur dernière scène : elle aurait été encore plus forte s'il le tutoyait. Par ailleurs, derrière leur perfection, je trouve le couple Darroussin-Ascaride assez déplaisant voire détestable (leur repas de 30 ans où ils invitent les gens virés à cause de Darroussin, la classe !). Il est dommage que Guédiguian n'ose pas fouiller dans ce sillon autrement moins consensuel que le catéchisme social qu'il nous pro(im)pose.
Griffe
La dimension féérique n'est pas si évidente que ça : la bonne action finale de Darroussin et Ascaride est improbable mais pas impossible. Je crois que c'est ça qui me touche, que de leur médiocrité (de laquelle je ne crois pas Guédiguian soit dupe) ils travaillent laborieusement à s’élever à une forme d’héroïsme. Cette médiocrité n'est pas méprisée par Guédiguian (voir la scène du jeu de cartes, irritante juste ce qu’il faut) mais pas non plus posée comme le modèle unique de l'humanité (grâce justement au contrepoint apporté par l'excellent Leprince-Riguet). Du coup, il ne me semble pas que le film nous dispense un catéchisme social mais plutôt qu'il nous montre le plus simplement possible un effort particulier pour dépasser un certain niveau de conscience du monde. Et ce lent effort de Darroussin et Ascaride, moi, bêtement, je le trouve beau. Elle n'est pas belle, par exemple, la scène où Darroussin salue des inconnus dans la rue puis demande à sa femme ce qu'ils penseraient d'eux, s'ils avaient trente ans de moins ?
valzeur
La prise de conscience des Darroussin-Ascaride aurait plus de poids si elle se produisait dans un univers - allez, environnement !, n’allons pas si loin – soumis à l'altérité. Mais là encore, on reste entre soi. Hormis le méchant pauvre qui a ses raisons (Grégoire LR), le flic crypto-facho (Stévenin), on reste entre prolos embourgeoisés si sympathiques et goûtant tellement fort le rosé frais avec le barbecue. Même la mauvaise mère – une méchante prolotte – a ses raisons (je crois que je ne supporte plus cette scie à la con qu'est devenue la phrase de Renoir). Et les enfants abandonnés sans père, pas des graines de violence pour un sou ! : ils sont gentils, jolis, mignon comme tout. Même l'appartement livré à ce petit monde n'est pas sordide. Les patrons – d’odieux capitalistes, non ? – sont vus sur un parapet au tout début, puis ils disparaissent, pouf, exit ! Tout ça est magique comme l’Ange-garçon de café qui convertit Ascaride à l'ivresse légère, scène conne et charmeuse à la fois. Bref, la découverte par Darroussin du struggle for life entre pauvres se fait sur fond de robinet d'eau tiède. Du Capra-pastaga.
Griffe
Pris comme ça, d'accord, on pédale dans les nuages. Et pourtant, il y a cette part de souffrance que se trimballent Ascaride, Darroussin et surtout Meylan et Marilyne Canto sur leur visage, souffrance qui a justement pour cause cet entre-soi amnésique... C'est pourquoi j'ai senti de la cruauté dans le film, mais une cruauté saine, rongée par le remords de passer à côté de ce qui compte... C'est son volontarisme qui retient Guédiguian de salir son monde. De ce point de vue, la scène entre Ascaride et la mère des garçons est très belle et révélatrice. Face au désespoir et à la corruption de l'âme, Ascaride n'a pour une fois rien à dire... Et même le faux rythme du début (la fête du couple surtout, avec son côté figé, ses silences bizarres, la façon dont Darroussin répète « Jaurès ») est voulu, pour marquer une tare dans cet univers. Au fond, je crois Guédiguian très catho, très tenté de battre sa coulpe, donc infiniment plus dur qu'on ne le dit.
valzeur
Si tu le dis... Je sens pour ma part que le film se condamne cruellement à l’édifiant. Choisir pour la rédemption sociétale le couple individualiste + névrosée que forment Meylan et Canto dans le film aurait été autrement plus courageux et – ô, ce vilain mot – complexe. Mais on peut rester dans l’imagerie des bons pauvres prompts aux sacrifices, l’époque adore ça, non ? En attendant, à côté de Michael, les Neiges du Kilimandjaro, ça reste Bambi...

P.S. Lire absolument le beau texte de Ludovic Maubreuil sur ce film.

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