mercredi, septembre 02, 2009

"Corps sans nom"

« Il faut (…) remettre en question l’opinion reçue selon laquelle ce système nous submerge sous un flot d’images en général – et d’images horribles en particulier – et nous rend ainsi insensibles à la réalité banalisée de ces horreurs. Cette opinion est largement acceptée parce qu’elle confirme la thèse traditionnelle qui veut que le mal des images soit leur nombre même, leur profusion envahissant sans recours le regard fasciné et le cerveau amolli de la multitude des consommateurs démocratiques de marchandises et d’images. Cette vision se veut critique, mais elle est parfaitement en accord avec le fonctionnement du système. Car les médias dominants ne nous noient aucunement sous le torrent des images témoignant des massacres, déplacements massifs de populations et autres horreurs qui font le présent de notre planète. Bien au contraire, ils en réduisent le nombre, ils prennent bien soin de les sélectionner et de les ordonner. Ils en éliminent tout ce qui pourrait excéder la simple illustration redondante de leur signification. Ce que nous voyons surtout sur les écrans de l’information télévisée, c’est la face des gouvernants, experts et journalistes qui commentent les images, qui disent ce qu’elles montrent et ce que nous devons en penser. Si l’horreur est banalisée, ce n’est pas parce que nous en voyons trop d’images. Nous ne voyons pas trop de corps souffrants sur l’écran. Mais nous voyons trop de corps sans nom, trop de corps incapables de nous renvoyer le regard que nous leur adressons, de corps qui sont objet de parole sans avoir eux-mêmes la parole. Le système de l’Information ne fonctionne pas par l’excès des images, il fonctionne en sélectionnant les êtres parlants et raisonnants, capables de « décrypter » le flot de l’information qui concerne les multitudes anonymes. La politique propre à ces images consiste à nous enseigner que n’importe qui n’est pas capable de voir et de parler. C’est cette leçon que confirment très platement ceux qui prétendent critiquer le déferlement télévisuel des images. »

Jacques Rancière (Le spectateur émancipé, 2008)

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