samedi, mars 21, 2009

Interlude : sur Balzac et sur le cinéma (une note de Gracq)

« Il y a un curieux enseignement à tirer de Balzac, pour un romancier : c’est que les personnages secondaires (Blondet, Nathan, de Trailles, Vandenesse, etc.) vivent d’autant plus dans notre imagination que Balzac visiblement les oublie d’un volume à l’autre. Le nom, et la fonction de poète, par exemple, sont le seul trait commun, ou à peu près, aux différentes incarnations de Canalis. Or, et c’est là la surprise, cette discontinuité involontaire des images, au lieu de baigner les personnages d’un flou définitif, leur communique au contraire un relief stéréoscopique. Là encore, à partir du discontinu, l’esprit gêné secrète du relief.

On se préoccupe toujours trop dans le roman de la cohérence, des transitions. La fonction de l’esprit est entre autres d’enfanter à l’infini des passages plausibles d’une forme à une autre. C’est un liant inépuisable. Le cinéma au reste nous a depuis longtemps appris que l’œil ne fait pas autre chose pour les images. L’esprit fabrique du cohérent à perte de vue. »

Gracq, Lettrines (1967)

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