A propos de L’Ivresse du pouvoir (dont A. me dit – et c’est très juste – que sa construction est semblable à celle de Bellamy), j’écrivais que l’absolu de la mise en scène selon Chabrol, c’est son « effacement devant la réalité ».
Ce mot, « réalité », n’a déjà plus un sens très clair pour moi. Ou alors celui-ci : que si un seul mot (ce mot : « réalité ») sert à rendre compte de tout ce qui peut être appréhendé et nommé par l’homme, alors cela veut dire qu’il y a, entre toutes les choses de la terre, ce lien – parfois trop visible, souvent invisible –, ce rapport : l’homme qui les nomme, et qui appelle cet ensemble « réalité ».
« Trop visible », ce lien, parce que l’homme a tout colonisé sur cette planète et n’a pas fini de continuer à coloniser ; « invisible », parce qu’il ne sait pas à quel point il est colonisé lui-même. L’épigraphe final de Bellamy le dit à sa manière, qui est celle d’Auden : « Il y a toujours une autre histoire, il y a plus que ce que l’œil peut saisir. »
C’est justement un homme qui a réalisé Bellamy, et cet homme, Chabrol, donne depuis ses débuts le meilleur de lui-même. C’est pourquoi il est bien inutile de lire les commentaires du non-dupe Burdeau sur Bellamy dans les Cahiers du cinéma, qui se résument à faire mine de découvrir que sous ses airs de vieux singe fonctionnaire du téléfilm de cinéma, Chabrol est en fait un cinéaste qui sait parfaitement ce que sont une morale et une esthétique et comment les deux vont de pair… Cela, que n’importe qui savait depuis Le Beau Serge (1958), ne nous apprendra rien sur ce qui fait l’extraordinaire puissance de frappe de ses derniers films, à mon avis ses plus personnels et ses plus complets, ses plus brillants : La Fleur du mal, La Demoiselle d’honneur, L’Ivresse du pouvoir, La Fille coupée en deux et Bellamy.
Cinq chefs-d’œuvre. Cinq mondes. Si l’homme peut tout nommer de ce qui existe sur terre, si tout ce qui existe sur terre a en commun le langage de l’homme, alors un film peut donner une idée de la « réalité », mais à condition de se constituer monde, c’est-à-dire de faire de la mise en scène, c’est-à-dire de relier toutes choses entre elles. Disons, autrement, que tout film est une tentative d’organisation du monde qui s’en donne les moyens – moyens dont, dans la vie, la « réalité » anarchique nous prive, en bouleversant sans arrêt nos velléités d’appréhender le monde comme un tout, en nous dépossédant interminablement.
Un film aurait donc à voir avec la « réalité » à condition que, d’un bout à l’autre du chemin qu’il nous fait prendre, tout ce qu’il nous montre renvoie à autre chose, et tisse avec cette autre chose, par redoublement ou opposition, des réseaux de sens calculés et incalculables.
Dans une « analyse » du découpage de La Fleur du mal, Chabrol dévoilait le sens de son travail : « L’accumulation des détails n’est pas faite pour être complètement appréhendée par le spectateur mais pour qu’il en appréhende un petit peu et qu’il ressente une sensation bizarre… » Et, à propos de deux plans similaires à quelques minutes d’intervalle : « Ça n’a l’air de rien, mais ça finit par créer chez le spectateur une espèce d’habitude, comme s’il apprenait à parler, à décoder quelque chose… »
Qu’y a –t-il à décoder dans Bellamy ? Tout, bien sûr, d’où l’extraordinaire plaisir intellectuel qu’on prend devant ce film. Ce plaisir se redouble à voir une enquête se mener, et se change en violente émotion quand on comprend que cette enquête en cachait une autre. Quand les investigations de Bellamy se terminent, qu’il n’y a plus que des « chambres vides » à explorer, on le voit alors qui fond lentement, incapable de continuer à faire semblant d’être un flic efficace, sympathique et bienheureux, incapable de continuer à cacher son frère derrière cette façade. Sa tristesse et son manque remontent à la surface, et c’est un tout petit garçon qui demande de la lumière dans le grand lit, et se réfugie du côté du grille-pain pour ne pas entendre la mauvaise nouvelle fondre sur lui comme la vérité.
mardi, mars 31, 2009
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7 commentaires:
Bellamy, c'est un peu la Lettre volée de Poe… On cherche le mystère, l'intrigue, chez le voisin, alors qu'elle est chez soi, invisible et infiniment nouée. On l'a sous les yeux, mais on ne voit rien (on ne veut rien voir). Et à quoi bon l'enquête, à quoi bon peut-être la justice ?, quand la tare – la petite, la médiocre, la racine du mal, pas encore le mal, le défaut – est partout, est congénitale et que partout elle est mêlée d'espoir, d'une aspiration, si ce n'est au bien, au bonheur ?
Je n'ai pas encore très bien compris pourquoi tu parlais de nommer le réel, quand le film joue sur l'invisible et peut-être l'innommable. Il s'agit plus de feuilleter le réel que de le déplier et de le nommer ? Je vois chez Chabrol un jeu de masques (n'est-ce pas le titre d'un de ces films ?), une intrication de la médiocrité et de l'espoir, une duplicité, qui me semblent fidèles à quelque chose d'innommé. C'est là, je crois, qu'il touche la réalité. Cet innommé est ce qui fonde l'illusion de personnages et ce qui leur permet de survivre, de se maintenir, c'est aussi par là qu'entre la fiction. Plutôt que de nommer, Chabrol dispose des apparences. C'est la forme particulière que prend le suspens dans ses films (un suspens qui n'est pas fondé sur l'attente, mais sur l'incertitude, le doute, le soupçon – la "bizarrerie", laissée irrésolue). Certes par cette fidélité à la bizarrerie du réel, il nomme, mais pas dans le sens où il révélerait une vérité cachée ou plutôt pas dans le sens ou le réel désigné par le nom gagnerait en évidence. Ce qu'il nomme, ce qu'il parvient à exprimer, à montrer, c'est la fiction dont est tissée la réalité, et en elle ce qu'il y a d'innommable.
Vynalis
Une morale et une esthétique… il faudra qu'on revienne là-dessus…
V.
Je n'avais pas saisi grand-chose à Bellamy avant d'écrire ce commentaire, mais le fond de l'histoire semble maintenant apparaître et le film se raviver à mes yeux (comme souvent avec les films de Chabrol, j'étais sorti perplexe) : Bellamy mettrait en scène le drame qui consiste à voir sous des dehors grotesques, ou disons "à gros traits", ce qui se trame chez les autres, tout en étant incapable de comprendre et de résoudre se qui se passe chez soi. (Ce n'est pas qu'un drame domestique, c'est un drame de la conscience.) C'est la vieille histoire de la poutre et de la paille. D'où la scission du film en deux. Il y a ainsi deux morts dans le film : un meurtre (plus ou moins consenti, donc plus ou moins meurtre) commis par un personnage à gros nez sur un autre personnage à gros nez, cela dans l'espoir d'un bonheur extra-conjugal, absous par une chanson de Brassens – rien de sérieux ; de l'autre une mort accidentelle, qui venant ponctuer une trame inextricable de relations indécidables, se charge d'une culpabilité telle qu'elle en devient un meurtre en puissance, serait-elle même un suicide.
Belle histoire, en somme. Un conte moral (elle nous dit quelque chose de l'homme), une tragédie peut-être dont le héros est aveugle au crime qu'il commet. C'est en soi une force de savoir raconter de telles histoires. Surtout si comme Chabrol on sait les plonger dans le quotidien en apparence le plus banal, pour animer le réel, aussi médiocre soit-il, d'une flamme d'imagination. À laquelle il n'est pas exclu que l'on se brûle.
V.
Mon cher Vynalis,
tu vas plus vite que ma musique ! Mais voici ma réponse à ton 1 er commentaire :
cette histoire de « nommer » n’était pas directement en rapport à Chabrol et son travail mais voulait expliquer ce qui rend le monde un : c’est que rien n’y échappe au pouvoir de l’homme de nommer – ce qui d’ailleurs le rend bien vaniteux. La beauté d’un film comme Bellamy – et plus généralement de tout un cinéma classique, représenté idéalement par Lang, dont Chabrol est le très digne héritier – est de rendre évidentes à la fois cette unité et cette part aveugle. Ce que j’ai voulu dire, très maladroitement et confusément, je viens de découvrir que Gracq le dit beaucoup mieux – mais parlant du roman – dans ses Lettrines 2 :
« Tout livre digne de ce nom, s’il fonctionne réellement, fonctionne en enceinte fermée, et sa vertu éminente est de récupérer et de se réincorporer – modifiées – toutes les énergies qu’il libère, de recevoir en retour, réfléchies, toutes les ondes qu’il émet. C’est là sa différence avec la vie, incomparablement plus riche et plus variée, mais où la règle est le rayonnement et la dispersion stérile dans l’illimité. Espace clos du livre : restreint, c’est la clé de sa faiblesse. Le préfixe "auto" est le mot clé, toujours, dès qu’on cherche à serrer de plus près la « magie » romanesque : auto-régulation, auto-fécondation, auto-réanimation. Il faut qu’à tout instant l’énergie émise par chaque particule soit réverbérée sur toute la masse. »
Très bien vue, sinon, ta comparaison avec « La Lettre volée ».
Beau et juste résumé. Un « conte moral », tout à fait ; le « réel médiocre » mais « animé », oui. Tout comme chez Rohmer.
Gracq était géographe. Tout film est une vallée close. Quant au livre, Mallarmé écrit : “L'hymne, harmonie et joie, comme pur ensemble groupé dans quelque circonstance fulgurante, des relations entre tout.”
Je te prépare un débat.
À bientôt donc,
Vynalis
Pas tout à fait comme chez Rohmer, qui est plus abstrait, plus théorique dans son approche des sentiments et des contradictions, et plus léger souvent (quoique certains films pourraient prouver le contraire).
V.
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