mercredi, octobre 29, 2008

"Désormais l’homme est au service des machines" (4/4)

Agnelli disait déjà il y a 20 ans dans les salons de Rome/"Je m'en fous, je sais bien que dans 10 ans/j'aurai fait faillite avec la Fiat."/Il a tenu un peu plus/parce que le capitalisme a la peau dure./Mais ils raisonnent ainsi./Leur morale, c’est seulement le "time is money"/alors que l'idée initiale, concernant l'homme/était que quand Dieu créa le temps/il en fit suffisamment, au contraire./C'est un proverbe irlandais./Aujourd'hui on vit dans le stress./Et on dit que l'on vit mieux, ils l'appellent le stress./On en crève tous, les hommes d'affaire aussi d'ailleurs./Ils crèvent du cœur parce qu'ils font partie de la jet set/et qu'ils n'ont plus le temps./La mentalité est : après moi, le déluge./Après moi, autrement dit, avant ma mort./On ne pense plus aux enfants et aux petits-enfants./Ils se foutent de savoir/que le monde ne sera plus vivable après eux./Au contraire, ils te disent/Je me fous de ce qui se passera dans dix ans/tant que je peux continuer à faire du profit pendant encore 10 ans./Si ensuite je dois fermer et licencier 6 millions d'ouvriers/je m'en fous/parce que pour l'instant je fonctionne encore./Et l'on nomme cela de la programmation./C'est de la folie collective, c'est tout./Du cynisme à l’échelle planétaire./"Je ne devais le prononcer, Nature sacrée/virginale, qui fuit le sentiment grossier./Je t'ai méprisée et je n'ai donné qu'à moi seul/une place de seigneur, barbare orgueilleux./Je vous maintenais dans votre ingénuité/vous, puissances pures et éternellement jeunes."/En ce qui concerne la méthode, le lieu/il faut une table noire pour faire des dessins/savoir décider du lieu où mettre la caméra/découvrir la distance qui séparera un personnage et l'autre/comme celui qui accuse/doit établir un rapport de force ou de faiblesse avec l'accusé/celui qui sera condamné, et vice versa./Ceci est de l'ordre du travail que chaque cinéaste devrait faire./Savoir à quelle distance seront les choses/quelle distance séparera chaque personnage qu'il filme/et quels types de rapports/rapports de force/rapports de classe/les rapports existant entre les sentiments/à ce moment précis de l'histoire./A la fin il s'agit d'un ou deux centimètres, ou d'un millimètre./Savoir quel volume d'air il y a au-dessus de la tête d'un personnage/savoir s'il est préférable de le filmer de haut/ou à hauteur d'homme/ou en plongée ou ne pas voir sa tête/voir ou ne pas voir ses mains/voir beaucoup d'air au-dessus de sa tête/voir ou ne pas voir ses pieds/aller jusqu'aux genoux ou au-dessus des genoux/tout cela fait partie du travail de celui qui fait des films/ce devrait être le cas pour chaque cinéaste/qui a la conscience de sa responsabilité./Aujourd'hui les messieurs qui font des films/veulent te montrer quelque chose avant de l'avoir vu./Ce ne sont pas des cinéastes/ce sont des parachutistes./Avec des chaussures qui piétinent tout ce sur quoi ils posent les pieds./Ils ont la tête vide/le cœur vide./Ils ne sont plus capables de la plus petite rébellion/du plus petit amour/du plus petit sentiment./Ils ne savent plus ce qu'ils sont/ils n'ont plus de relation avec l'espace, le monde extérieur/ni avec eux-mêmes avec leurs propres émotions/ni avec la réalité./Ce qu'ils montrent se balade sur l'écran/mais toi tu ne vois rien./Cela n'existe pas, c'est vide./Le premier travail tu dois le faire avec toi-même/tes expériences, ta conscience./Tu n'as pas le droit, comme cela, de te mettre au service d'une machine/qui à son tour devient une machine fonctionnant pour elle-même/derrière laquelle il n'y a aucune conscience./Désormais l'homme est au service des machines./Le cinéaste aussi./Ce n'est pas la caméra qui est au service de qui fait un film./C'est le cinéaste qui s'incline devant sa machine à filmer qui devient une machine à chasser./Il s'incline devant cette machine comme devant le veau d'or./"Moïse, descends de la montagne !/disparais/image de l'incapacité à saisir l'illimité en une image !"/Je veux dire, si on continue à faire quelques films/nous voulons au contraire donner la possibilité/s'il n'est pas trop tard/s'il n'était pas encore trop tard/peut-être n'est il pas encore trop tard/le goût de lutter pour défendre notre planète./C'est le devoir de ce genre de travail/donner le plaisir de l'air, de l'eau, du vent/du soleil, de la lumière, de la terre, et cætera/et le goût de les défendre contre ceux qui les détruisent.

Jean-Marie Straub, Turin – Mai 1991

Bande-paroles du film Jean-Marie Straub, La Résistance du cinéma
réalisé par Armando Ceste

Traduction en français par Julia Borsatto

mardi, octobre 28, 2008

"Chaque jour il faut renoncer à un sentiment nouveau" (3/4)

Dans chaque film le cinéaste devrait faire sentir que l'homme/est une chose magnifique et qu'au même moment/il est la malédiction de la planète./Et qu'à force de traiter la planète comme il le fait/il n'en restera plus rien./Il y a un personnage/qui ne peut être soupçonné de je ne sais quoi/qui s'appelle Chaplin/qui tournait 100 fois le même plan pour parvenir à quelque chose de précis./Il est clair que lorsqu'il parvenait/à quelque chose qui lui semblait suffisamment précis/il jetait le reste, et il avait raison./Il y a une manière de jeter qui n'est pas seulement du gaspillage/celui du profit, du capitalisme/il y a une manière de jeter qui doit avoir le courage de jeter./La Nature jette encore davantage./Et l'artiste est beaucoup trop occupé par soi./Georges Rouault, le peintre français/est parvenu à faire détruire par le premier /propriétaire de galerie français qui lui avait acheté des toiles/plus de 200 tableaux dont il n'était pas satisfait/il faut un beau courage pour cela./Je dis cela parce que pour La mort d'Empédocle/nous avons tourné quatre versions/de même que pour Noir péché./Je dis que pour ce qui est de ces deux films/pour la première fois/étant donné que l'on avait travaillé pour le premier film/pendant un an et demi/pas chaque jour mais souvent pendant dix jours d'affilée/puis le mois suivant et cætera…/Par exemple les acteurs, notamment celui qui jouait Empédocle/avait vécu pendant un an et demi avec ce texte/en parallèle de son travail – il était enseignant à l'époque./Nous avons découvert après le tournage/qu'il y avait la possibilité petit à petit/en choisissant parmi les prises celles qui nous semblaient les meilleures/qu'il y en avait encore une autre, assez bonne aussi/en tout cas qui avait des avantages sur la soi-disant meilleure/et puis une troisième, puis une quatrième/et donc avant de jeter ce qui par la suite allait rester/nous avons fait quatre montages successifs/de ce film de deux heures et dix minutes./Il en est de même pour le film de 40 min/mais cela s'arrête là. Il s'agit d'un cas particulier./Le respect du travail des autres ne doit pas avoir pour conséquence…/Bon…/"Cette image témoigne de ce qu'à travers tout ce qui est/il y a un Dieu./Immuable, tel un principe/est la matière, l'or que vous avez offert./Etonnamment changeant, comme tout le reste./Seconde est la forme que je lui ai donnée./Vénérez vous-même à travers ce symbole !"/Nous étouffons dans la médiocrité./Ils nous vendent un monde/où chaque jour il faut renoncer à un sentiment nouveau/et l'on nous dit que c'est le meilleur monde possible./Faire des films sur le passé c'est rappeler qu'autrefois/l'on pouvait par exemple se baigner dans les fleuves./Marx et Engels à la fin de leur vie ont cherché les formes d'exploitation/d'avant les Égyptiens, chez les Assyriens/ils cherchaient les traces des différentes formes ayant existé/ou à l'inverse les moments dans l'histoire/où l'exploitation n'a pas existé./Au fil du temps, ils creusaient toujours plus à l'intérieur du passé./Dans le monde dans lequel on vit, en ce qui concerne la médiocrité/si en faisant un film tu ne parviens pas/à faire quelque chose qui donne le goût de vivre/le goût de l'air, du vent, de la planète, de la vie/et à faire sentir qu'au lieu de nous rendre plus vivants/la société du progrès, de la consommation/de l'économie de marché et de la libre concurrence/rétrécit notre vie chaque jour un peu plus/sous le prétexte/de nous fournir des biens de consommation…/La merde que l'on achète devient de plus en plus de la merde./Quelqu'un qui fait des films doit faire quelque chose de différent/de la merde que tu es obligé d'acheter dans les supermarchés./Bientôt on nous vendra du lait/que les enfants ne pourront même plus boire./Nous en sommes à ce point./Autrefois un paysan qui achetait une armoire/il la conservait pour quatre générations./Aujourd'hui on te vend des armoires qui s'écroulent au bout de dix ans./Tout comme les ponts, les maisons, les chaussures./La première paire de chaussures que j'ai achetée m'a duré dix ans/la deuxième, cinq ans/désormais elles tiennent à peine un an, puis elles se trouent, ou se décollent/se déchirent, prennent l'eau, et cætera./Faire sentir que/pour avoir l'illusion d'avoir une proie/nous n'avons plus que l'ombre./De notre vie, de comme l'on pourrait vivre./Quelqu'un a dit, il s'appelait Jahser/"Je fabrique un objet/il devrait tenir au moins le temps/qu'il faut à un arbre pour repousser."/Il disait : "c'est cela, le contrat avec la Nature."/Aujourd'hui on fonctionne à l'inverse./On fabrique des déchets./Bientôt nous étoufferons sous les déchets/nous ne saurons plus où les mettre/étant donné qu'on ne peut pas les brûler/que si on brûle un pneu/ou un sac en plastique/ou des bouteilles en plastique/on envoie dans les airs/des dioxydes qui ne partiront plus./Où allons-nous finir ?/Autrefois le paysan qui brûlait son armoire/ne polluait pas./Il brûlait du bois./Et entre-temps trois arbres avaient eu le temps de pousser./Donner le sentiment/que nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes possibles./Voilà ce que nous cherchons dans nos films./Buñuel disait déjà la même chose./Que tous ceux qui nous font croire que nous vivons mieux qu'avant/sont des menteurs/que c'est cela le mensonge./Dire que cela ira de mieux en mieux est le plus grand des mensonges./Ce sera toujours pire/jusqu'à ce que nous nous retrouvions dans un désert./Parce que la politique de l'économie de marché/et des imbéciles qui sont au service de l'économie de marché/qui nous gouvernent/qui ne sont que des pantins/au service des multinationales et de l'économie de marché…/L'économie de marché vit de cela./D'un côté ils nous programment pour deux ou trois générations/il y a encore 50 ans un père ou une mère pouvaient espérer/que le futur de leurs enfants allait être différent./Cela n'est plus possible/nous sommes programmés avec les centrales nucléaires/et le reste/pour deux ou trois générations./D'un autre côté ils vendent une forme de vie/qui ne pense plus qu'au moment de la consommation/qui ne pense plus que nous serons encore là dans un an./Ils s'en foutent.

(à suivre)

dimanche, octobre 26, 2008

"Les paysans ne vont pas au cinéma, les ouvriers non plus" (2/4)

J'ai parlé avec Moravia en 1981./Nous étions dans une voiture./Il m'a regardé et m'a dit "Straub, la prochaine guerre sera dans le Golfe."/J'ai dit : "Mais comment ?" Il m'a répondu : "Si/j'ai interviewé divers généraux de l'Otan, allemands et américains/et ils sont en train de préparer, de programmer une guerre du Golfe."/Saddam Hussein a seulement été un prétexte./Le pauvre idiot est tombé dans un piège./Même lorsqu'il a occupé le Koweït/il l'a fait avec la bénédiction américaine./Si la CIA avait poussé Saddam Hussein à faire ce qu'il a fait/pour ensuite pouvoir faire la guerre qu'ils ont fait/cela n'aurait pas été différent./Et l'on pourrait un jour découvrir qu'il en a été exactement ainsi./Au lieu de parler du nouvel Hitler…/Le nouvel Hitler était à Washington./Dans les journaux allemands…/nous étions à Berlin, préparant ce texte sur Antigone/ce texte de Brecht inspiré de Hölderlin/et la réponse que nous pouvions donner à cette situation était celle-là/parce que le Créon de Brecht/est un portrait de George Bush./Mais pendant ce temps/l'on voyait des artistes célèbres/issus du théâtre, des réalisateurs/qui disaient être en faveur de cette guerre/parce que si l'on n'intervenait pas sur le champ…/"Moi, sur mon lit parisien,"/il travaillait à Berlin/mais il était français ou je ne sais plus quoi/il s'appelait Luc Bondy pour citer son nom/"j'allais recevoir un missile jusque dans mon lit à Paris/dans six jours ou six mois ou six ans."/Qu'est-ce que cela signifie ?/Que pour éviter qu'un petit crétin tel que Luc Bondy/metteur en scène célèbre/ou d'autres qui ont réagi ainsi/pour pallier le risque qu'un jour il puisse recevoir/un missile dans son lit/il fallait aller tuer 100.000 personnes au pays de Saddam Hussein ?/Qu'est-ce que cela veut dire ?/On n'a jamais vu cela durant toute l'histoire de l'humanité./Et l'on appelle cela la nouvelle direction du monde/sous George Bush. Avec combien de nations ?/32./Nous étions tous des assassins, des complices./Nous tous. Qu'est-ce que cela veut dire ?/Et puis l'on disait qu'il fallait agir ainsi/parce que lui était non seulement un Hitler/ce qui est une aberration/mais en plus il était fou./Même la pire, la plus fasciste des polices du monde/en Italie comme en Amérique latine/quand un fou s'enferme au quatrième étage d'un immeuble/et dit : "Si vous intervenez, je fais tout sauter"/comme lui qui annonçait/qu'il aurait mis le feu aux puits de pétrole…/Ils le savaient, ils ont pris aussi ce risque./La pire des polices dans ce genre de situation/se serait approchée du monstre fou avec prudence/et aurait tenté de ne pas le pousser à donner suite aux menaces/que lui-même proférait./Au lieu de cela, on a agi de manière cynique./Où en est-on ?/L'information n'existait plus/elle était entre les mains de l'armée américaine./Elle n'existait que sous forme de propagande/et de jeux de science-fiction à la télévision/je ne l'ai pas vu mais on me l'a raconté./Le reste ne passait pas/il n'y avait plus la moindre information/c'était pire que le système de propagande du Dr Goebbels/le ministre de la propagande du nazisme et de Mr Hitler./Nous sommes au-delà désormais./Et là-bas chaque jour sans interruption les B52 modifiés/jetaient depuis trois lieux/l'un à Londres, l'autre en Espagne, le dernier en Arabie saoudite/des bombes. Ce n'est pas possible !/Sans la mémoire du passé l'on ne peut inventer l'utopie du futur./L'utopie du passé fait aussi partie de l'utopie communiste./Si le passé est refoulé et piétiné/on ne peut réaliser le rêve communiste/cela n'est pas possible./Si les Vietnamiens ont pu résister/c'est parce qu'ils avaient une mémoire incroyable/et ils savaient que ce qui se passait à ce moment-là/s'était déjà produit à tel autre moment/de manière différente, mais semblable./Beaucoup s'occupent du présent/parce que l'on ne devrait pas s'occuper du passé./Lorsque l'on a terminé notre premier véritable long métrage/il n'y avait eu que deux films auparavant/l'un de 17min30 et l'autre de moins d'une heure/Le premier, Machorka Muff, sur le réarmement allemand/et la nouvelle soi-disant communauté européenne de défense./Après le maccarthysme et l'interdiction du parti communiste allemand/ils ont réarmé l'Allemagne./Adenauer disait/"Le premier allemand qui serait surpris avec un fusil à la main/sa main devrait pourrir."/Le même Adenauer qui ensuite a été l'artisan/sous la direction des Etats-Unis, tel leur chien ou leur esclave/de la nouvelle armée allemande./Après ce film de 17min30 nous avons fait un film d'une heure/qui raconte l'histoire d'une famille de Cologne/du grand-père au petit-fils/puis nous avons tourné Chronique d'Anna Magdalena Bach/qui en réalité était notre premier projet/mais que nous n'avons pu réaliser que dix ans plus tard/parce que personne ne voulait le produire./Ce film, je l'avais fait pour les paysans de la forêt bavaroise./Puis nous avons tourné un autre court métrage/avant de quitter l'Allemagne./Le premier film que nous avons tourné en Italie/s'appelait Othon/tourné en français par hasard./J'ai dit de ce film qu'il était destiné/aux ouvriers de l'usine Renault à Paris./Evidemment ce sont des provocations./Nous savons désormais que les paysans ne vont pas au cinéma/les ouvriers non plus./En faisant des films désormais on ne peut qu'espérer/qu'ils surprennent certaines personnes/lorsqu'ils sont diffusés à la télévision/comme c'est le cas pour les films allemands/au bout d'un an ou deux./Ils passent d'abord à 23h, puis un peu avant/puis la troisième fois encore, au bout de trois ans./Ils sont vus par des personnes qui ne savent ni qui est Brecht/ni qui sont Pavese, Hölderlin, Kafka/qui sont Schönberg, Straub, et cætera/et qui sont surpris par des produits un peu différents./C'est l'unique raison, l'unique justification/pour laquelle nous continuons encore à travailler./Pas pour le public des cinémas d'art et d'essai/encore moins pour le Cinema Massimo de Turin/où l'on trouve des amis, qui n'ont pas besoin de nos films./Empédocle est à notre avis un film sur le futur des hommes./Je veux dire, ni un film sur le présent, ni un film sur le passé./En partant d'un événement datant de 200 ans/de la prise de conscience d'un type/qui avait un peu plus de nez que les autres/un peu plus de conscience politique/et qui en tant que poète réagissait ainsi./En reprenant cette réflexion 200 ans après/au moment où tout ce que lui pressentait/est hélas arrivé/l'on propose quelque chose qui concerne davantage que le présent/parce qu'il concerne le futur des hommes./Je ne peux te dire plus.

(à suivre)

samedi, octobre 25, 2008

"L’argent est le veau d’or" (1/4)

L'argent est le veau d'or./L'argent est la seule chose qui compte/dans cette Europe qui s'étendra jusqu'à l'Oural/qui sera seulement au service du profit/et de la supposée économie de marché/autrement dit/de la concurrence/productrice de barbarie./Nous aurons de la barbarie jusqu'à Moscou, jusqu'à l'Oural/et au-delà./Avec le profit nous apportons la barbarie./Avec notre manière de consommer nous rendons le Tiers-monde/chaque jour plus pauvre./Nous détruisons tout, y compris nous-mêmes./Nous détruisons tout./Nous avons gagné la guerre contre ce que Goebbels nommait/le bolchevisme./Cette guerre/qui a été déclarée par les pays occidentaux en 1917/tout de suite/avant qu'ils n'utilisent Staline/pour résister au nazisme quelque temps, ailleurs./Mais dès que cela s'est terminé, la guerre a recommencé./Par exemple, le premier type de maccarthisme/a été développé par Winston Churchill dans la zone d'occupation anglaise./Il a préféré remettre en fonction de vieux nazis/plutôt que des Allemands sortant de camps de concentration./Il n'avait pas confiance en eux. Même s'ils n'étaient pas communistes./Il préférait les anciens nazis. Je parle de Winston Churchill/avant même McCarthy, avant 1948./Désormais on a gagné la guerre./Et l'Europe que nous aurons est celle de l'économie de marché./Que l'on nomme libéralisme./Qui en réalité produit et apporte l'inverse de la liberté./Même en termes d'expression./Bientôt, au cas où nous ne le sachions pas encore/nous découvrirons qu'il y a moins de liberté d'expression/dans nos pays soi-disant/comment dit-on déjà/démocratiques/qu'il n'y en avait à l'époque du stalinisme./Là-bas aussi on pouvait produire quelque chose/écrire un roman, ou faire un film. Il restait dans une armoire./Ici c'est pareil. Sauf que c'est même pire./Parce qu'à l'époque on savait qu'on luttait contre une idéologie/qui n'était pas polycéphale./L'argent est partout./C'est mille fois pire qu'une lutte contre une idéologie./Fortini l'a dit à sa manière./Il l'a écrit, réécrit, et imprimé très précisément./Il dit : "J'ai grandi, enfant, dans le fascisme autoritaire./Devenu vieux, me voilà dans le fascisme démocratique."/Ce qui est simple est difficile à faire./En ce qui concerne l'utopie communiste/ce n'est pas mon invention, je citais Hölderlin./Ce que Hölderlin développe dans le dernier tiers d'Empédocle/dans le texte qui débute par/"Vous avez depuis longtemps soif d'inhabituel/Et de même que d'un corps malade l'esprit d'Agrigente glisse hors de la vieille ornière/Mettez-le en jeu ! Ce dont vous avez hérité/ce que vous avez gagné/ce que la bouche de vos pères vous a raconté, enseigné/lois et coutumes, noms des aînés/oubliez-les audacieusement et levez, tels des nouveaux-nés/les yeux sur la divine Nature."/Renoncez à tout/et à cela encore, et à cela encore/et puis encore au passé, et puis encore…/Cette utopie communiste est exactement ce que Brecht demandait/ce qui est simple est difficile à faire./C'est l'unique chose qui peut encore sauver la planète/et donc le futur des hommes./Car la planète, comme l'a dit Hölderlin/est le berceau de l'homme./Le jour où nous aurons détruit le berceau, que restera-t-il ?/"Quand l'esprit s'ouvrira à la lumière du ciel/un doux souffle de vie abreuvera le sein/comme pour la première fois./Et les forêts emplies de fruits d'or frémiront/tout comme les sources dans les roches quand la vie du monde vous saisira/et son esprit de paix, comme une berceuse sacrée/tranquillisera votre âme./Alors comme du délice de la beauté d'une aube/le vert de la terre brillera à nouveau pour vous."/Les hommes ont déchaîné quelque chose/qu'ils ne maîtrisent plus/qui, comme disent les Allemands/continue à travailler/telle une lame/que personne ne parvient plus à arrêter/que personne ne tente plus même/d'arrêter/parce que cela signifierait renoncer au mensonge/au profit/à l'exploitation/à la consommation/à la croissance/à la soi-disant croissance infinie./Cela n'existe pas, une croissance infinie./On ne peut exploiter la planète à l'infini./Je crois que nous sommes arrivés au moment où il faudrait/abolir l'argent./Parce que comme je le disais hier soir/s'il y a des entreprises qui pour avoir jeté quelque part/des déchets industriels extrêmement toxiques/paient, lorsqu'ils se font prendre, une contravention/et lorsque par ailleurs ils font un profit/je ne sais combien plus élevé… /Que fait-on ? Nous continuons ainsi ?/A jeter notre merde partout ?/A polluer la mer, l'air, et cætera ?/La terre ?/On fait la même chose pour faire pousser les fruits, et cætera./Ce à quoi j'ai fait appel/en reprenant cette phrase de Hölderlin/à savoir que l'utopie communiste serait le seul moyen, la seule voie d'issue pour…/Mais qui la veut, l'utopie communiste ?/Elle a été tentée/et puis ils n'ont pas voulu./Ils ont préféré se castrer plutôt que s'amplifier./L'utopie communiste n'est pas une chose dans laquelle l'homme s'étouffe lui-même/Non, c'est une chose à laquelle il faut ajouter encore./L'utopie communiste n'est pas complète, n'est pas accomplie/il manque encore./Lisez cet extrait du texte de Hölderlin que j'ai commencé à citer./Voyez comme cela s'élargit, se développe./Comme à cela il faut encore ajouter de l'autre/et ne pas oublier cela, et cela encore/pour parvenir enfin à quelque chose qui pourrait/être une digue de résistance./Pour arriver/à un moyen pour les hommes/de vivre ensemble/de n'être plus une menace les uns pour les autres/une menace pour ce qu'aujourd'hui on nomme l'environnement./Le scandale est qu'elle était programmée.

(à suivre)

mardi, octobre 07, 2008

Les communiants

Lu dans L’Annuel du cinéma 2008 :

Michel Ciment : Les adorateurs de Straub pensent qu’un jour il va faire le grand film populaire préparé par quarante films qui ont toujours eu 1 500 spectateurs ! Mais l’audience de Straub, depuis quarante ans, n’a jamais varié. Or, pour moi, tout grand artiste finit toujours par trouver son public. Je parle des arts du spectacle, et donc de gens qui réunissent des spectateurs dans une salle pour communier avec eux dans la vision de leur œuvre.

Serge Kaganski : Même s’ils ne sont que quelques milliers, il ne faut pas mépriser les personnes qui aiment les films de Straub.

Michel Ciment : Je ne les méprise pas du tout, je dis simplement que quand, en quarante ans, on n’a pas augmenté son public, il y a un vrai problème. Les cinéastes que j’aime, ce sont des gens qui peuvent être appréciés par un public composé d’intellectuels, de philosophes et de psychanalystes, autant que de dactylos, de shampouineuses, d’étudiants, de paysans et d’ouvriers. Je rêve d’un art unificateur. C’est un idéal humaniste. A mon avis, Shakespeare est le plus grand écrivain de tous les temps. Eh bien son public comprenait à la fois des palefreniers et des nobles.

Serge Kaganski : Moi je pense qu’il y a des cinéastes qui peuvent marquer l’histoire sans jamais avoir de grand succès public. Les Straub resteront dans l’histoire. Tous les grands cinéastes plus ou moins expérimentaux, comme Jonas Mekas, Chantal Akerman, etc., resteront dans l’histoire sans jamais avoir fait beaucoup d’entrées.

Michel Ciment : Qu’en sais-tu ? Il y a 200 ans, il n’y a pas une personne dans un salon parisien qui n’aurait pas affirmé avec autant de certitude que toi que les tragédies de Voltaire allaient rester dans l’histoire du théâtre. Or, aujourd’hui, plus personne ne joue une seule tragédie de Voltaire.

Serge Kaganski : Ce qui va se passer dans 200 ans, si on se souviendra de Kubrick ou de Chantal Akerman, je n’en sais rien. Tout ce que je peux dire, c’est que dans l’histoire du cinéma telle qu’on la conçoit aujourd’hui (et qui n’est pas définitive), Akerman est un nom qui est connu par les cinéphiles. Elle est une référence, par exemple, pour Gus van Sant, il y a eu de grands articles sur elle dans des revues étrangères, elle a été exposée à Beaubourg. Enfin, il y a un certain nombre de signes qui montrent que c’est quelqu’un qui compte. Le fait de "trouver son public" (d’ailleurs, il faudrait définir à partir de combien d’entrées on peut considérer qu’on l’a trouvé…) n’est donc pas un critère unique ou suffisant. Ce qui est important c’est : est-ce qu’il y a une œuvre ? Est-ce que cette œuvre a été reçue, aimée, analysée, par le public, par la critique, par l’Université ? Est-ce que le nom reste inscrit dans l’histoire des formes et du cinéma ? Est-ce que le cinéaste a des disciples ? Et pour Chantal Akerman comme pour les Straub, à toutes ces questions je réponds oui.

Cela fait en effet bien « quarante ans » que Ciment et sa clique de Positif vomissent, avec une fidélité propre aux grands amours, leur mépris pour Straub et Huillet et leur haine pour leurs films. Seul Louis Seguin a changé d’avis après avoir commis autour de 1970, avec le même Michel Ciment, un article contre Othon. Il est devenu ensuite l’un des meilleurs commentateurs sur leur cinéma. Il est mort l’année dernière, dans une indifférence quasi-générale.
Dans ce mini-débat faussé pour cause de crétinerie des débatteurs, c’est évidemment Kaganski qui se fait piéger. Sans le dire expressément, le populiste Ciment (qui m’a toujours fait penser, avec ses vociférations et sa démagogie, à un Le Pen qui se serait par hasard cantonné dans la critique de cinéma) l’accuse, et accuse les « adorateurs » de Straub, de snobisme. Si la carrière de Straub est un échec, ce ne serait pas à cause des défauts de ses films, de leur éventuel anachronisme, de leurs limites formelles, de leur contenu contestable, que sais-je encore, ce n’est pas non plus parce qu’ils ne plaisent pas à Michel Ciment, non, c’est parce qu’ils ne plaisent pas à tout le monde.
Straub a pourtant eu l’occasion d’être très clair là-dessus, comme en 1976, quand il répondait à Joel Rogers pour la revue Jump Cut : « Je pense que ces films (Moïse et Aaron et Othon, NdH) trouvent leur public en divisant. Ils divisent le public, et c’est la différence entre mes films et ceux de Téchiné par exemple : les uns réconcilient le monde entier, les autres divisent. C’est cette ligne de partage qui donne un public. Et cette ligne finit d’une façon ou d’une autre par correspondre à des rapports de classes, à la lutte des classes. Je le pense, ou du moins je l’espère. »
Mais il est vrai que le cinéma selon Ciment doit faire « communier » philosophes et shampouineuses (sic), autrement dit le cinéma n’a rien à faire avec les rapports de classes, les luttes de classes, les différences pourtant objectives entre une mentalité bourgeoise et une mentalité prolétaire, même de prolétaires embourgeoisés… « Je rêve d’un art unificateur » s'excite Michel Ciment, un « art » en somme qui ferait oublier qu’il existe une ligne de partage matérielle entre les gens de pouvoir et les sans-pouvoirs. Bien joli rêve sarkozyste, en vérité. Qu’on se rappelle les considérations de Christine Lagarde demandant qu’on arrête d’employer les termes de « pauvres » et de « riches » puisque ces mots font l’erreur de diviser les Français entre eux…
Il y a plus : dans ce débat, il n’est plus guère question de réfléchir à l’époque dans laquelle nous vivons, à l’aliénation induite et entretenue par les grands médias et la publicité, ni de donner quelques informations relatives à la distribution ou à la production des films et qui pourraient expliquer les succès des Bronzés 3 ou de Amélie Poulain et l’insuccès de films infiniment moins médiocres, non : il s’agit seulement de faire un pari sur l’avenir, l’un affirmant qu’un cinéaste qui ne multiplie pas son public par cent ? mille ? en 40 ans ne laissera pas son nom dans « l’Histoire », l’autre jurant que si, que c'est possible, pour preuves les grandes revues étrangères ou le jugement de Gus van Sant (re-sic).
Voyez comme on ne parle plus ni d’esthétique, ni de forme, ni surtout de contenu implicite ou explicite des films. Voyez aussi comme Kaganski, bien incapable de défendre très longtemps les seuls Straub et Huillet, dont il ne partage pas les conceptions politiques, leur substitue le grand nom d’Akerman, qui a exposé à Beaubourg, preuve de son importance…
Ainsi, l’ « humanisme » selon Ciment, c’est le calcul marchand. Car qu’auraient dû faire Straub et Huillet après l’échec commercial de leurs premiers films? Sûrement réfléchir au moyen de rendre leur cinéma plus comestible, non ? Pour plaire au maximum de monde et devenir une valeur sûre, de celles qui sont sélectionnées officiellement au festival de Cannes, par exemple...
Anecdote : Straub racontait l’autre jour que les ouvriers auxquels Bertolucci (une valeur sûre selon Positif, un grand artiste qui a certes su multiplier les entrées) avait promis une rémunération pour leur figuration dans 1900, promesse jamais tenue, l’appellent depuis ce temps-là « le crétin de Parme »…
Conception rigide, mercantile, du cinéma, qui se fend d’une profession de foi « humaniste » histoire de rassurer le lecteur qui a quelques raisons d’être soupçonneux, car au fond Ciment parle ici tout comme les fascistes Patrice Leconte ou Bruce Willis. Conception du cinéma et des films si bornée qu’elle néglige par exemple la télévision, alors que certains films de Straub et Huillet ont été vus lors de leur diffusion à la télé par plusieurs dizaines de milliers de spectateurs. Conception étroite qui exclut qu’un seul spectateur puisse avoir raison contre mille. Poujadisme critique, qui a beau jeu de renvoyer le parisien Kaganski à son parisianisme.
Mais l’important, puisque Straub et Huillet n’ont jamais élargi leur public ni exposé à Beaubourg et donc qu’ils ne comptent pas, n’est-il pas que Serge K. et Michel C. se retrouvent d’accord pour trouver formidables les dernières coeneries, les dernières desplechineries, les dernières kechicheries ?.. Films qui pour sûr plaisent aussi bien aux « nobles » qu’aux « palefreniers » (re-re-sic), et qui très certainement feront des dizaines de petits disciples dont les croûtes à venir me glacent déjà le sang.