dimanche, mars 02, 2008

Complément

Au cas où subsisterait en France, aujourd’hui, quelque illusion révolutionnaire (qui vaut mieux que toute résignation, entendons-nous), il faut lire ce texte terrible.

Extraits :

« Dès le 22 mars 1962, De Gaulle amnistie "tous les faits commis dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre dirigés contre l’insurrection algérienne". Deux mois après la grande peur de Mai, le 31 juillet 1968, cette amnistie s’étend aux conjurés du Putsch des Généraux. Sachant qu’on estime à 1500 en 15 mois, le nombre des victimes de l’OAS, et à 9 en 8 ans, celui des victimes d’Action directe, dont les derniers prisonniers croupissent encore en geôle, vingt ans après leur condamnation, on voit que sous notre république, il est au moins vingt fois plus pardonnable de tuer 1500 quidams par mois, Arabes ou arabophiles, qu’un policier ou un général par an. » (p. 13/14)

« A-t-on remarqué comme les policiers qui filment les manifestants en plans séquences ininterrompus s’échauffent dès qu’on les filme en retour ? Que craignent-ils ? Qu’y a-t-il de si menaçant à filmer des individus ? Ils doivent le savoir, eux qui le font systématiquement. Sans doute n’est-ce pas sans raison que les tueurs d’Etat des services spéciaux sont protégés par des cagoules, l’anonymat, le secret. » (p. 30)

Une conversation entre cinéastes en 1970 (7 et fin)

Rocha : On en revient toujours à : qu’est-ce que le cinéma politique ? Principale préoccupation de Godard aujourd’hui. Dans tous ses derniers films il essaie de réviser, d’élaborer une définition du cinéma politique. Maintenant il se demande si c’est plutôt Dziga Vertov ou plutôt Eisenstein. C’est très important. Mais il y a tant de structures sociales différentes qu’on peut parler de plusieurs cinémas politiques ou de différentes manières de faire des films politiques. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter, puisque toutes les activités liées à la communication inventent leur rôle dans cette guerre psychologique où nous sommes, la guerre de l’information… et pourquoi pas y aller à fond : dans cette lutte armée. Parce que la propagande logistique est la clé de la lutte armée, de la lutte révolutionnaire… Le cinéma, la presse, la télévision, les pamphlets – n’importe quelle action physique... Je trouve que la façon dont les gens parlent du cinéma, de la politique, est viciée… Consistant à se placer légèrement au-dessus. A dire : nous faisons des films, nous avons un outil puissant…

Straub : Exactement. « Strumentalizzare il cinema » (faire du cinéma un outil), comme disent les Italiens, est aussi faux. Il arrive qu’un film entièrement… disons, poétique… joue un rôle politique plus important qu’un film dont le sujet est directement politique. Ce qui ne signifie pas qu’un film poétique pourrait avoir l’impact de, disons, Le Capital de Marx. Mais un tel film peut, pour reprendre ton expression, jouer un rôle politique plus important qu’un petit film gauchiste social-démocrate…

Hartog : Croyez-vous que le cinéma puisse changer quoi que ce soit ?

Straub : Oui ! Le cinéma peut changer les choses autant que n’importe quoi d’autre, autant qu’un pamphlet, et même plus. Il n’est pas question de mythifier le cinéma – c’est juste que le cinéma a le plus d’attaches avec la vie, donc avec la politique, voilà tout. Mais il ne sert à rien de rêver ou de vouloir croire… Glauber l’a clairement exprimé…

Clémenti : Mais le cinéma peut changer les gens, et donc changer la vie, c’est-à-dire qu’il peut être…

Straub : Renoir a dit : j’ai fait La Grande Illusion (1937) et ça n’a pas empêché la guerre. Alors les gens qui ont vu La Grande Illusion...

Clémenti : Pas un mythe : toute une génération d’Américains élevée par la télévision, la précédente par les vieux films, ont été par cela transformés dans toute leur manière de vivre, de penser. C’est en ce sens que je crois que le cinéma a une action vraiment positive, dans le sens où il peut transformer, ou éveiller, les consciences.

Rocha : Cette discussion devient parfois ridicule, parce qu’à une autre époque on aurait pu avoir exactement la même sur le roman, la poésie, l’opéra, la musique… Maintenant c’est le cinéma, un fait technique. Straub mentionne Marx et Le Capital. Ce n’est pas une question de livre ou d’écriture, mais d’un homme appelé Marx qui a écrit un livre appelé Le Capital. Ça n’a rien à voir avec le livre. Le cinéma est un moyen technique de communication. Utilisé comme expression, il se singularise dans les mains de quelques personnes qui en font une chose poétique, ou didactique, ou de l’agitation. Il est impossible de définir le cinéma en termes généraux sans le mystifier, parce qu’en gros, les cinéastes lisent des livres. Par exemple ceux qui combattent la culture aujourd’hui, ceux qui disent : tout doit s’effondrer – ils ont appris ça dans les livres. Bien sûr, on doit se tenir informés, c’est très important…

Clémenti : Mais les gens liront de moins en moins, et alors, ils verront de plus en plus de films. Parce que fondamentalement, un film a plus à donner qu’un livre. Nous sommes une génération de lecteurs. Nous avons Marx, nous avons Lénine, mais pensez à dans cinquante ans. Les cinéastes iront bien plus loin que Lénine, que Karl Marx. C’est normal. C’est l’évolution, l’évolution naturelle…

Straub : Parce que leur seul moyen d’expression sera le cinéma.


Discussion retranscrite par Patrick Letessier (1970)

samedi, mars 01, 2008

Une conversation entre cinéastes en 1970 (6)

Jancsó : Là on rentre dans les vrais problèmes du cinéma actuel. Je suis convaincu qu’on s’aidera en aidant les autres, qu’il n’y a qu’une solution : la lutte. Donc, si nous nous organisons pour aller dans les usines, et donner nos films aux gens, alors ça ne dépendra pas de nos discussions, mais de notre organisation. Chez nous, la situation est différente. Dans notre pays vous pouvez vraiment faire ce que vous voulez ou presque… dans l’industrie du cinéma. Mais dans ce contexte aussi il y a une petite-bourgeoisie grossissante. Nous devons affronter de grands problèmes, mais le cinéma continue. Pour ça, nous faisons confiance à notre organisation.

Straub : Oui, mais par exemple, est-ce que vos films connaissent une sortie commerciale normale ?

Jancsó : Bien sûr, mais…

Straub : OK, donc vos films en Hongrie ont les mêmes droits que les prétendus films commerciaux.

Rocha : Les sociétés socialistes connaissent une évolution vers la structure capitaliste. Je ne crois pas qu’il y ait désaccord là-dessus.

Straub : Oui, mais il est utile de l’indiquer, car les gens ont pris l’habitude de dire le contraire. Et il est bon de leur rappeler…

Rocha : Je trouve que Miklos est très honnête quand il parle de ce problème. On trouve pas mal de cinéastes socialistes qui adoptent une attitude critique envers eux-mêmes, une attitude petite-bourgeoise, qui les amène à une critique pittoresque. Mais dans ses films Miklos essaie d’éviter ces critiques pittoresques, il entraîne la discussion vers un niveau plus polémique. Je trouve que c’est la caractéristique la plus importante de son cinéma, également au niveau du langage. A mon avis, le cinéma socialiste, le cinéma d’Europe de l’Est, tombe victime d’une critique petite-bourgeoise, schématique, bureaucratique – dans beaucoup de films tchèques, russes, et aussi hongrois. Comme ces films polonais qui se proclament révolutionnaires parce qu’ils sont un peu à droite…

Straub : Ce sont des films sociaux-démocrates…

Rocha : Dans le cinéma socialiste, les films les plus importants sont ceux qui produisent un discours dialectique sur le socialisme. Si les bureaucrates ne comprennent pas, c’est leur problème…

Straub : Et aussi les films sauvagement découpés, où on ne voit que les coupes mais qu’on prend pour poétiques – c’est quasiment du blasphème.

Hartog : Croyez-vous que le cinéma peut jouer un rôle politique ?

Jancsó : Quelle question ! (Rires)

Straub : Bien sûr qu’il a un rôle politique. Tout est politique, tout ce que vous faites dans la vie. Donc le cinéma, l’art le plus proche de la vie, est aussi l’art le plus politique. Ça ne veut pas dire que les films appelés « agit-prop » sont davantage politiques– souvent ils le sont moins. Mais le cinéma est l’art politique par excellence.

Rocha : Le cinéma américain est considérablement politique. Le cinéma américain est en grande partie responsable de la colonisation du Tiers-Monde. Il a créé les conditions du complexe d’infériorité chez les peuples du Tiers-Monde. D’un point de vue politique, aucun cinéma au monde n’est plus efficace que le cinéma américain. C’est une réflexion de l’idéologie de Wall Street, appliquée avec un fantastique savoir-faire.

Straub : J’ai connu des petits intellectuels gauchistes qui rêvaient – ils étaient bien sûr férocement anticommunistes, c’est à la mode – de retourner les moyens du film américain contre le système capitaliste. C’est-à-dire : faire du cinéma selon Machiavel. Ils avaient parfaitement saisi l’efficacité politique du cinéma américain. Et pourtant, davantage de choses sont permises à l’intérieur de ce système-là, que dans l’européen. Par exemple un film comme Les Nus et les Morts (1958) de Raoul Walsh, violemment antimilitariste (je n’aime pas ce mot) et qui n’aurait jamais passé la censure européenne.

Rocha : Les Sentiers de la gloire (1957), le film de Kubrick, est toujours interdit en France, juste parce qu’il dit des choses désagréables sur l’armée française. Là-bas, la politique c’est toujours gauche ou droite…


Straub : Par exemple les films de Ford sont très profondément politiques.

(à suivre)