dimanche, février 24, 2008

Une conversation entre cinéastes en 1970 (5)

Rocha : On ne peut pas montrer un film underground à Broadway, de la même façon on ne peut pas amener de film hollywoodien sur les campus américains. Parce que le marché underground y est déjà…

Clémenti : Sur tous les campus américains, on peut montrer des films underground.

Rocha : Mais, voyez-vous, c’est déjà un système, une industrie…

Clémenti : C’est une société alternative qui n’en est qu’au début, et qui attaque le système – que ça soit positif ou négatif importe peu. Pour le moment, c’est positif…

Rocha : Non, pour le moment, j’ai l’impression que tout s’oppose à Hollywood. C’est très positif…

Clémenti : Je crois que les géants comme la Paramount se désagrègent en ce moment. A cause de quoi ? Parce que des gens ont fait des films à petits budgets et ont gagné des millions. Les grands studios ne savent plus quoi faire. Ils sont finis.

Rocha : Mais je sens que la crise de l’industrie américaine n’est qu’illusoire, et que par-dessous ils tiennent tout très bien…

Clémenti : Non, il est foutu, le cinéma américain... jusqu’à ce qu’il trouve, qu’il réinvente un langage filmique. Mais dans les conditions actuelles, tous les grands studios disparaissent.

Straub : Ça fait cinq ans qu’ils sont foutus. Et il en faudra encore dix pour qu’ils lâchent prise.

Jancsó : C’est pour nous un problème très sérieux – on est toujours gêné par les distributeurs internationaux. C’est vrai, c’est l’évidence. Je ne sais pas ce que nous pouvons faire, il faut faire quelque chose. Nous devons détruire…

Rocha : Au bout du compte, c’est un problème politique.

Clémenti : En ce moment je peux vous dire qu’on fait à partir d’un seul enregistrement dix millions de copies, et il y aura…

Rocha : L’année prochaine, avec l’arrivée sur le marché des cassettes, il y aura un système de distribution des films sur le même modèle que les livres.

Clémenti : Oui, il y aura un tel système, mais seulement pour les films à consommer, c’est-à-dire les films qui ont contaminé tout le monde, toute la nature humaine. De plus en plus le cinéma devient une entreprise de crétinisation. Sauf pour le cinéma lié aux ciné-clubs et ce genre de choses, où tout ce qui est projeté est complètement nul, où on n’entend pas le son, où l’image est pénible, les copies terribles. Pourquoi ? Parce que les jeunes distributeurs n’ont pas l’argent pour faire de bonnes copies ou bien n’y croient pas. Et donc on aura des bibliothèques de films super 8, avec des millions de copies de chaque. Je crois que c’est la fin de l’industrie du film… Il y a eu tous ces chamboulements révolutionnaires. Le cinéma en France est de plus en plus aliéné, en harmonie avec la télévision, avec les chaînes de télé. Et j’ai l’impression que le cinéma qui essaie d’être en rapport avec les gens, de changer leur conscience, sera mis de côté. Le travailleur qui veut acheter un livre, achètera un film. Mais ça sera circonscrit, car la société sait très bien que…

Rocha : Je crois qu’il y aura toujours un système de domination. Dans le champ de la littérature, c’est pareil. Il y a Joyce, la malavita...

Straub : La domination s’intensifiera. Et ça atteindra le point où…

Rocha : Mais voilà le problème. Peu importe l’éditeur. Même au Brésil il prend un risque aujourd’hui – quel que soit le jeune auteur inconnu, même s’il écrit un roman encore meilleur et plus moderne qu’Ulysse. Mais Joyce est aussi devenu un produit, avec une valeur marchande, dans cette société. Le problème est au sein de la structure capitaliste, et malheureusement de la socialiste aussi. Tout rentre dans une politique générale de consommation. On peut crétiniser un public à plusieurs niveaux. Car quand le public atteint le niveau où il se met à consommer de la production intellectuelle, c’est là qu’il se met à avoir besoin d’encore plus de critique, de dialectique, de stimuli révolutionnaires, de voir s’ouvrir les portes de la connaissance de l’expérience humaine. Et c’est là que le système s’imposera toujours, parce que c’est un problème de structure…

Straub : Le système a son propre instinct d’auto-préservation…

Clémenti : Je sens de plus en plus la nécessité d’aller vers les gens, de ne pas attendre qu’ils viennent vers nous. Pourquoi ? Parce que le travailleur qui passe de huit à neuf heures par jour dans une usine n’a pas la chance de pouvoir se dire : je dois voir tel ou tel film. Tout le système est à refaire.

Straub : But these people are walking clocks, clocks... [Help ! Qu’est-ce que ça veut dire, « walking clocks » ???]

Clémenti : Non tes films seront toujours pour une minorité privilégiée d’intellectuels, qui seront seuls à les voir. Alors que les films sont supposés être pour le peuple, pour les millions de gens…

Straub : Mais c’est pourquoi j’ai tourné le Corneille en 16… J’avais le rêve fou de le prendre et de le montrer dans les usines. Mais c’est des abstractions, on ne peut pas accabler les gens, quand ils ont travaillé neuf heures dans la journée, avec des films …

Clémenti : Je pense que des coopératives devraient s’occuper de ces films, certaines se forment en Europe et existent déjà en Amérique.

Straub : Oui, mais si nous avons besoin de telles coopératives, nous avons à les monter maintenant, parce que d’autres sont déjà en train d’essayer de les récupérer. Cassavettes et tout ça…

Clémenti : Sinon ces films d’art resteront minoritaires…

Rocha : Mais aller dans les usines, là n’est pas la question, parce que si vous apportez vos films aux gens là-dedans, vous réalisez que ce sont les mêmes qui vont au cinéma. Ils sont conditionnés. Il faudrait une révolution culturelle bien plus profonde, que seule provoquerait une révolution politique. C’est le grand problème auquel nous faisons face aujourd’hui, parce qu’après tout, tout le monde parle de la société technologique, de la société de consommation. Pareille en Russie et à New York. Cette discussion par exemple est finalement sans objet, parce que nous ne sommes qu’une poignée de personnes cognant sur un système qui s’en fiche…

Clémenti : Les actions révolutionnaires d’une génération d’Américains, de la jeunesse américaine, a renversé un système qui était l’une des forces de l’Amérique. Si les gens ont été capables de renverser ce système, ça veut dire que c’était positif. Alors qu’en Europe, rien ne se passe.

Rocha : Je ne suis pas d’accord.

Clémenti : Je crois qu’une génération en Amérique nous a laissé un héritage, et qu’il serait stupide de ne pas s’en servir…

Rocha : Minute ! J’ai lu un entretien avec John Frankenheimer il y a quelques années – c’était peut-être dans les Cahiers ou Positif –, on lui demandait ce qu’il pensait de la Nouvelle Vague. Il a répondu, comme n’importe quel fonctionnaire de l’industrie américaine : « Si l’on trouve que les expériences de, disons, Godard, sont intéressantes, on peut faire la même chose à Hollywood. C’est-à-dire : tout ce qui a été inventé dans le langage cinématographique autour des débuts de la Nouvelle Vague, des débuts du néo-réalisme italien, ce genre de choses. » Peu importe le réalisateur américain – Peter Yates, Mike Anderson – qui produira ça... jouera avec les flash-back, adaptera les techniques… L’underground sera absorbé. Par exemple le film de John Schlesinger, Midnight Cowboy (1969) – c’est un inventaire très commercial du nouveau langage de la Nouvelle Vague. Parce qu’ils sont en crise… parce que Easy Rider (1969) a fait fortune. Ils l’industrialisent aussitôt, ils l’absorbent, vous comprenez ? J’essaie de dire qu’il y a un système qu’il faut détruire. Je dis que cette discussion est inutile, parce que c’est ce que nous voulons tous, mais qu’on n’y peut rien… Les activistes politiques agissent dans les champs économiques et politiques… De nos, problèmes, ils se fichent.


Straub : Même si on ne peut pas le renverser, on peut au moins le baiser tant qu’on peut – battons-nous contre les règles, c’est tout. En ce sens, Godard a raison. Mais j’aimerais revenir sur quelque chose que Jancsó a dit tout à l’heure. Glauber faisait remarquer qu’en Europe comme en Europe de l’Est, c’est le monolithisme. Ensuite – Miklos l’a joliment dit – « je me bats avec d’autres forces que les seules miennes ». Maintenant j’aimerais savoir si j’ai raison de penser qu’en Hongrie il y a encore une dialectique possible… J’aimerais qu’il explique sa phrase.


Jean-Marie Straub

vendredi, février 22, 2008

Amérique !

Le cinéma français aime bien « parler » des immigrés, en général pour les plaindre ou pour leur faire la leçon. Pour les « intégrer », souvent en les désintégrant (Taxi, Desplechin, Jeunet sont même allés jusqu'à effacer leurs noms). Pour, aussi, prouver son utilité et son humanité, dont il y a, c'est vrai, lieu de douter.
Mais l'éprouvante dialectique qui remue le cœur lourd de chaque immigré pris entre la colère et l'espérance, quel Français saura la rendre comme l’américain Stephen Sondheim, auteur des paroles de cette chanson magnifique? (Musique : Leonard Bernstein, chorégraphie : Jerome Robbins)



« Buying on credit is so nice… »

mardi, février 19, 2008

Une conversation entre cinéastes en 1970 (4)

Episodes précédents : , puis , puis . En anglais : là.


Hartog : Connaissez-vous les mêmes problèmes en Hongrie, Jancsó ? Vos films y sont-ils dans un ghetto ?

Jancsó : Oui, malheureusement, c’est la même chose… mais pas exactement. Il faudrait y réfléchir. L’industrialisation est la même, mais pas aussi sérieuse. Parce que c’est un très petit pays. Et en même temps, si vous voulez, c’est très démocratique, au sens où chacun participe au pouvoir étatique. Donc quand je me bats pour quelque chose, par exemple pour que des films difficiles soient vus par le grand public, je me bats avec d’autres forces que les seules miennes. C’est une autre structure… Mais fondamentalement on retrouve toujours les mêmes problèmes, hélas…

Pierre Clémenti : Quand les gens découvriront le cinéma, ils changeront, en créant leur propre cinéma.

Straub : Et c’est exactement pourquoi ils ne sont pas autorisés à le découvrir pour le moment. Parce que ces salauds le sentent bien, ils ont un bon odorat. Et c’est aussi à cause de ça qu’il est dangereux que les critiques intellectuels se mettent à raconter que nous faisons du cinéma pour une minorité, etc. Ils s’alignent d’eux-mêmes, avec cette prohibition. Mais quand le peuple – je n’aime pas le mot « masses » – découvrira le cinéma, alors quelque chose se passera…

Jancsó : C’est presque la même trahison qu’à l’époque où les intellectuels étaient confrontés au nazisme. Il est clair que les critiques, les intellectuels, sont du côté de…

Straub : Inconsciemment. Sans s’en rendre compte, ils soutiennent le système en proférant les mêmes vieilles stupidités…

Clémenti : Quand les gens voient un film, ils expérimentent une sorte d’identification, ils subissent l’influence de la star du film. Je pense que lorsque les gens se mettront à filmer avec leurs propres caméras, quand ils les pointeront sur leurs familles, leurs maisons, leurs boulots, quelque chose va faire tilt dans leurs têtes, parce qu’ils découvriront que dans les films ça n’a rien à voir …

Straub : Ils s’apercevront que tout ce qui est montré dans les films est complètement hors de propos, que ça n’est que rhétorique. De la rhétorique qui tourne au vide complet. Ce que j’appelle « pornographie ». Les gens vont découvrir que sous le nom d’ « art », c’est de la pornographie qu’on leur jette en travers du visage, que le cinéma commercial n’est rien que de la rhétorique, de la pornographie, de l’illusion.

Rocha : Ce terrorisme dirigé contre le cinéma est malheureux. Malheureux le moment où on classifie un film d’ « artistique ». Parce que personne ne parle de peintures « artistiques », ou de romans, ou de poèmes « artistiques » – mais ils parlent de films « artistiques ». C’est déjà un jugement péjoratif… Et des contradictions finissent par sortir de ce terrorisme qu’on a imposé pour des raisons d’intérêt économique. Et puis il y a quelque chose de pire encore : l’ignorance totale des producteurs, des responsables. Ils sont complètement analphabètes – pas tous, mais 99% d’entre eux. Ils ne savent pas les bases du fonctionnement des choses…

Jancsó : Non, ce n’est pas ça. Pour ces gens, le cinéma est une chose complètement différente. C’est le pouvoir, c’est…

Clémenti : Pour les gens, le cinéma, c’est ce qu’ils ne voient pas à la télé. Comme la télé leur apporte ce qu’ils trouvent généralement au cinéma, tôt ou tard ils ne bougeront plus de chez eux. Ils iront directement à l’usine. La télé sera la nouvelle machine divine qui les comblera, qui satisfera tous leurs désirs. Le cinéma disparaîtra. C’est une possibilité, parce que je suis certain que si des gens très intelligents s’emparent de la télé, ça deviendra quelque chose de très puissant, de fabuleux, colossal. Quand la télé recouvrera tout son pouvoir, chacun, tous ceux qui travaillent seront ramenés à leur ghetto. Elle aliènera des nations entières, les gens ne sortiront plus, sauf pour aller à l’usine – ils seront complètement aliénés par une machine, qui prendra la place de la religion, des histoires, des grandes histoires. Je crois que le seul art capable de combattre cela aujourd’hui est le cinéma. Au moins le cinéma en tant qu’extension logique de ce qui se passe aujourd’hui.

Hartog : Beaucoup de jeunes gens aujourd’hui font des films en dehors des structures de l’industrie. Ils soutiennent que l’idée d’un film de 90 minutes est une idée commerciale. Ils font des films underground ou des actualités ou des choses dans le genre. Trouvez-vous que c’est une bonne direction ou pas ?

Clémenti : Quand les gens voient un film underground, ils réalisent soudain qu’ils pourraient faire pareil, voire mieux. Et c’est le stimulus qu’il faut pour leur faire acheter une petite caméra. Ces jeunes cinéastes qui passent un ou deux ans à trouver l’argent pour finir leurs films… Une caméra super 8 ou 16mm leur permet de faire le film qu’ils veulent, et rien que pour ça, le cinéma underground est révolutionnaire. Et le cinéma underground a aussi de positif qu’il éveille quelque chose dans les consciences.

Rocha : Je suis globalement d’accord avec Pierre, mais il y a deux façons de voir le cinéma. L’un comme un moyen d’expression, comme la littérature, auquel chacun a accès, et l’autre comme une profession. Quand les cameras s’achèteront aussi aisément que des machines à écrire ou des stylos, les gens se serviront des images et des sons pour écrire des lettres. Mais en littérature, il y en a qui écrivent des poèmes, des essais, des romans, des pièces… Moi, je suis un professionnel.

Straub : Et c’est exactement pour ça que j’ai voulu faire mon dernier film (Othon, 1970) en 16mm. Juste pour montrer que ce n’est pas quelqu’un qui joue tel ou tel rôle dans le cinéma, mais que n’importe qui peut le faire. Ça n’est pas compliqué – n’importe qui aurait pu faire un film comme celui-là.

Rocha : Vous devez absolument voir ce film. C’est très important. C’est une évolution de la technique…

Straub : Il n’y avait pas de plateau – on a tout tourné en extérieurs. Le seul danger du cinéma underground est que c’est du cinéma underground. Il y a déjà des trusts et des monopoles qui projettent de mettre le grappin dessus, de transformer…

Clémenti : Mais c’est déjà arrivé. Les livres, c’est fini. Les livres disparaîtront pour laisser la place à des bibliothèques de films super 8. En Amérique maintenant on trouve des caméras super 8 qui développent 1000 ASA et qu’on gonfle en 35mm. Donc je suis persuadé que l’industrie du film va complètement changer, et qu’elle va périmer…

Straub : Elle va coloniser l’underground…



Pierre Clémenti.

vendredi, février 01, 2008

"Place aux jeunes !" de Leo McCarey


« The bank took the book, but not the poem… »