mardi, octobre 07, 2008

Les communiants

Lu dans L’Annuel du cinéma 2008 :

Michel Ciment : Les adorateurs de Straub pensent qu’un jour il va faire le grand film populaire préparé par quarante films qui ont toujours eu 1 500 spectateurs ! Mais l’audience de Straub, depuis quarante ans, n’a jamais varié. Or, pour moi, tout grand artiste finit toujours par trouver son public. Je parle des arts du spectacle, et donc de gens qui réunissent des spectateurs dans une salle pour communier avec eux dans la vision de leur œuvre.

Serge Kaganski : Même s’ils ne sont que quelques milliers, il ne faut pas mépriser les personnes qui aiment les films de Straub.

Michel Ciment : Je ne les méprise pas du tout, je dis simplement que quand, en quarante ans, on n’a pas augmenté son public, il y a un vrai problème. Les cinéastes que j’aime, ce sont des gens qui peuvent être appréciés par un public composé d’intellectuels, de philosophes et de psychanalystes, autant que de dactylos, de shampouineuses, d’étudiants, de paysans et d’ouvriers. Je rêve d’un art unificateur. C’est un idéal humaniste. A mon avis, Shakespeare est le plus grand écrivain de tous les temps. Eh bien son public comprenait à la fois des palefreniers et des nobles.

Serge Kaganski : Moi je pense qu’il y a des cinéastes qui peuvent marquer l’histoire sans jamais avoir de grand succès public. Les Straub resteront dans l’histoire. Tous les grands cinéastes plus ou moins expérimentaux, comme Jonas Mekas, Chantal Akerman, etc., resteront dans l’histoire sans jamais avoir fait beaucoup d’entrées.

Michel Ciment : Qu’en sais-tu ? Il y a 200 ans, il n’y a pas une personne dans un salon parisien qui n’aurait pas affirmé avec autant de certitude que toi que les tragédies de Voltaire allaient rester dans l’histoire du théâtre. Or, aujourd’hui, plus personne ne joue une seule tragédie de Voltaire.

Serge Kaganski : Ce qui va se passer dans 200 ans, si on se souviendra de Kubrick ou de Chantal Akerman, je n’en sais rien. Tout ce que je peux dire, c’est que dans l’histoire du cinéma telle qu’on la conçoit aujourd’hui (et qui n’est pas définitive), Akerman est un nom qui est connu par les cinéphiles. Elle est une référence, par exemple, pour Gus van Sant, il y a eu de grands articles sur elle dans des revues étrangères, elle a été exposée à Beaubourg. Enfin, il y a un certain nombre de signes qui montrent que c’est quelqu’un qui compte. Le fait de "trouver son public" (d’ailleurs, il faudrait définir à partir de combien d’entrées on peut considérer qu’on l’a trouvé…) n’est donc pas un critère unique ou suffisant. Ce qui est important c’est : est-ce qu’il y a une œuvre ? Est-ce que cette œuvre a été reçue, aimée, analysée, par le public, par la critique, par l’Université ? Est-ce que le nom reste inscrit dans l’histoire des formes et du cinéma ? Est-ce que le cinéaste a des disciples ? Et pour Chantal Akerman comme pour les Straub, à toutes ces questions je réponds oui.

Cela fait en effet bien « quarante ans » que Ciment et sa clique de Positif vomissent, avec une fidélité propre aux grands amours, leur mépris pour Straub et Huillet et leur haine pour leurs films. Seul Louis Seguin a changé d’avis après avoir commis autour de 1970, avec le même Michel Ciment, un article contre Othon. Il est devenu ensuite l’un des meilleurs commentateurs sur leur cinéma. Il est mort l’année dernière, dans une indifférence quasi-générale.
Dans ce mini-débat faussé pour cause de crétinerie des débatteurs, c’est évidemment Kaganski qui se fait piéger. Sans le dire expressément, le populiste Ciment (qui m’a toujours fait penser, avec ses vociférations et sa démagogie, à un Le Pen qui se serait par hasard cantonné dans la critique de cinéma) l’accuse, et accuse les « adorateurs » de Straub, de snobisme. Si la carrière de Straub est un échec, ce ne serait pas à cause des défauts de ses films, de leur éventuel anachronisme, de leurs limites formelles, de leur contenu contestable, que sais-je encore, ce n’est pas non plus parce qu’ils ne plaisent pas à Michel Ciment, non, c’est parce qu’ils ne plaisent pas à tout le monde.
Straub a pourtant eu l’occasion d’être très clair là-dessus, comme en 1976, quand il répondait à Joel Rogers pour la revue Jump Cut : « Je pense que ces films (Moïse et Aaron et Othon, NdH) trouvent leur public en divisant. Ils divisent le public, et c’est la différence entre mes films et ceux de Téchiné par exemple : les uns réconcilient le monde entier, les autres divisent. C’est cette ligne de partage qui donne un public. Et cette ligne finit d’une façon ou d’une autre par correspondre à des rapports de classes, à la lutte des classes. Je le pense, ou du moins je l’espère. »
Mais il est vrai que le cinéma selon Ciment doit faire « communier » philosophes et shampouineuses (sic), autrement dit le cinéma n’a rien à faire avec les rapports de classes, les luttes de classes, les différences pourtant objectives entre une mentalité bourgeoise et une mentalité prolétaire, même de prolétaires embourgeoisés… « Je rêve d’un art unificateur » s'excite Michel Ciment, un « art » en somme qui ferait oublier qu’il existe une ligne de partage matérielle entre les gens de pouvoir et les sans-pouvoirs. Bien joli rêve sarkozyste, en vérité. Qu’on se rappelle les considérations de Christine Lagarde demandant qu’on arrête d’employer les termes de « pauvres » et de « riches » puisque ces mots font l’erreur de diviser les Français entre eux…
Il y a plus : dans ce débat, il n’est plus guère question de réfléchir à l’époque dans laquelle nous vivons, à l’aliénation induite et entretenue par les grands médias et la publicité, ni de donner quelques informations relatives à la distribution ou à la production des films et qui pourraient expliquer les succès des Bronzés 3 ou de Amélie Poulain et l’insuccès de films infiniment moins médiocres, non : il s’agit seulement de faire un pari sur l’avenir, l’un affirmant qu’un cinéaste qui ne multiplie pas son public par cent ? mille ? en 40 ans ne laissera pas son nom dans « l’Histoire », l’autre jurant que si, que c'est possible, pour preuves les grandes revues étrangères ou le jugement de Gus van Sant (re-sic).
Voyez comme on ne parle plus ni d’esthétique, ni de forme, ni surtout de contenu implicite ou explicite des films. Voyez aussi comme Kaganski, bien incapable de défendre très longtemps les seuls Straub et Huillet, dont il ne partage pas les conceptions politiques, leur substitue le grand nom d’Akerman, qui a exposé à Beaubourg, preuve de son importance…
Ainsi, l’ « humanisme » selon Ciment, c’est le calcul marchand. Car qu’auraient dû faire Straub et Huillet après l’échec commercial de leurs premiers films? Sûrement réfléchir au moyen de rendre leur cinéma plus comestible, non ? Pour plaire au maximum de monde et devenir une valeur sûre, de celles qui sont sélectionnées officiellement au festival de Cannes, par exemple...
Anecdote : Straub racontait l’autre jour que les ouvriers auxquels Bertolucci (une valeur sûre selon Positif, un grand artiste qui a certes su multiplier les entrées) avait promis une rémunération pour leur figuration dans 1900, promesse jamais tenue, l’appellent depuis ce temps-là « le crétin de Parme »…
Conception rigide, mercantile, du cinéma, qui se fend d’une profession de foi « humaniste » histoire de rassurer le lecteur qui a quelques raisons d’être soupçonneux, car au fond Ciment parle ici tout comme les fascistes Patrice Leconte ou Bruce Willis. Conception du cinéma et des films si bornée qu’elle néglige par exemple la télévision, alors que certains films de Straub et Huillet ont été vus lors de leur diffusion à la télé par plusieurs dizaines de milliers de spectateurs. Conception étroite qui exclut qu’un seul spectateur puisse avoir raison contre mille. Poujadisme critique, qui a beau jeu de renvoyer le parisien Kaganski à son parisianisme.
Mais l’important, puisque Straub et Huillet n’ont jamais élargi leur public ni exposé à Beaubourg et donc qu’ils ne comptent pas, n’est-il pas que Serge K. et Michel C. se retrouvent d’accord pour trouver formidables les dernières coeneries, les dernières desplechineries, les dernières kechicheries ?.. Films qui pour sûr plaisent aussi bien aux « nobles » qu’aux « palefreniers » (re-re-sic), et qui très certainement feront des dizaines de petits disciples dont les croûtes à venir me glacent déjà le sang.

13 commentaires:

Dr Orlof a dit…

Ravi de vous retrouver en verve ici!
Je partage dans ces grandes largeurs votre opinion. En plus des arguments que vous exposez fort bien, Michel Ciment feint d'oublier que les problèmes d'audience dépendent aussi des problèmes de distribution.
Si je prends un exemple que je connais bien, à savoir celui de ma ville (Dijon), AUCUN film des Straub n'a jamais été distribué commercialement. Alors effectivement, il est probable que les cinéastes fassent moins de spectateurs que le dernier Jaoui (parangon du cinéma de qualité d'après Ciment) distribué à je ne sais combien de copies. C'est juste mathématiques et n'a rien à voir avec la valeur artistique des oeuvres.
Pourtant, quand "Sicilia" a été projeté dans le cadre d'un festival au printemps dernier, je peux vous assurer que la salle était pleine (nous étions pourtant un dimanche matin, à l'heure de la messe)et que le public était curieux, séduit. J'ai retrouvé là-bas (sans nous concerter), un collègue et nous nous disions que nous aimerions volontiers revoir ce film.
Ciment est un admirateur, me semble-t-il, des surréalistes : le fait qu'un grand écrivain comme Benjamin Péret ne soit pratiquement pas lu en fait-il quelqu'un de méprisable ?(d'autant que le poète n'a jamais eu l'intention, en s'engageant auprès du POUM et des anars espagnols de "réconcilier" tout le monde).
Bref, son argumentaire est un argumentaire de sophiste démagogue.
Pour ma part, je ne le comparerais pas à Le Pen mais volontiers à "l'excellent Philippe Val" (comme il l'écrivait dans l'un des éditos récents de "Positif"): un curé bien-pensant peu avare de falsifications et d'amalgames douteux (voir la manière honteuse dont il a insulté à la tribune du "masque et la plume" des gens comme Chomsky -traité d'antisémite- ou Baudrillard)...

Hyppogriffe a dit…

Merci, Doc.

Edisdead a dit…

En tant que fidèle lecteur de Positif, je dois dire que vous avez globalement raison. Vous omettez toutefois de signaler que Ciment a défendu, me semble-t-il, les deux premiers Straub (Non réconciliés et Chronique...) dans Positif. Il est vrai que cela a peu d'incidence sur la suite qui, à partir d'Othon, ne sera qu'une longue série de rejets. Le plus embêtant dans cet entêtement de la revue, c'est que les attaques envers Straub semblent de moins en moins argumentées esthétiquement et deviennent purement mécanique. Et Ciment a là-dessus une grande responsabilité, lui qui a depuis longtemps transformé son refus de ce cinéma en private joke pour tribunes de critiques.
Je précise que je ne connais de l'oeuvre de Straub/Huillet que Amerika Amerika, vu il y a trop longtemps sur Arte pour pouvoir porter un jugement (CQFD par rapport à la télévision, parfois seul espoir de voir certains films).
Le raisonnement de Michel Ciment est bien sûr faux et la défense de Kaganski bien maladroite. Mais tout cela sort apparemment d'un débat, où peut-être les questions esthétiques n'étaient pas traitées (et des amalgames douteux, il arrive à tout le monde d'en faire, doc).
Au départ, j'aime plutôt bien Ciment, mais je constate qu'il tire effectivement sa revue vers une posture de gauche populisto-sociale-démocrate qui a tendance à écraser la diversité des sensibilités que l'on trouvait auparavant dans Positif. Les voix discordantes (sur l'Europe, Israel etc...) ne s'y expriment plus que très faiblement. En ce sens, la remarque du Doc est très juste : Ciment, qui il y a peu, disait que Charlie Hebdo, c'était quand même pas Le Monde, fait maintenant de P. Val le meilleur éditorialiste de France.
Enfin, ultime défaut du Monsieur, il a eu obsession : avoir raison. On nous le rappelle a chaque occasion : "Positif a défendu Kurosawa dès le n°3", "Huston dès le n°1", "Godard a été descendu pendant 20 ans mais on avait raison puisqu'il était trop encensé ailleurs...". Donc, pour les Straub, Positif est forcément dans le vrai et l'histoire jugera dans leur sens...
Sinon, j'aime toujours beaucoup la revue...

J'espère que votre vive réaction (par certaines de vos tournures de phrases, vous risquez la chasse au sorcières...), soit le signe d'une renaissance, même ralentie, de ce blog.

Vincent a dit…

Je vois avec plaisir que vous avez repris le clavier. Comme Ed, j'aime assez les écrits de Michel Ciment d'habitude, mais là son histoire de public et d'oeuvre idéale ne tient pas debout. Ce que dit le Bon Docteur sur les contraintes liées à la diffusion est tout à fait juste.
Déjà le dernier éditorial de Ciment montrait surtout qu'il ne connaissait pas l'oeuvre de Jesus Franco et qu'il avait une conception limitée de ce que doit être une cinémathèque.
Maintenant ça me rappelle que mon premier contact avec Straub était un extrait démission radiophonique dans lequel il s'emportait contre Kubrick. Connaissant les goûts de Ciment, ceci explique peut être cela. En ce qui me concerne, je trouve que Ciment divise tout autant que Straub (qui annonce, lui, la couleur) mais aucune des deux attitudes ne me convient. Ca me fait penser à ce que l'on s'est dit le week end dernier à Nice sur le conflit idéologique qui transparait derrière les discours critiques. Parce que c'est de cela qu'il s'agit, de ces sempiternelles et féroces luttes à gauche, façon Val-Siné effectivement, dans lesquelles le cinéma est plus otage que sujet. Ca ne vous surprendra donc pas que je trouve l'emploi du mot "fasciste" quelque peu excessif mais, comme souvent, c'est pour moi une précieuse source d'inspiration. Je développerais donc cela plus longuement sur Inisfree.

Griffe a dit…

Merci, Vincent. J'ai hâte de lire ça sur votre blog.

Christophe a dit…

On peut, je crois, défendre l'idéal d'un cinéma rassembleur, fédérateur ou encore "communiant" sans être poujadiste. La conception certes surannée du cinéma en tant qu'art populaire, c'est à dire médium capable d'élever un public disparate en terme de culture, d'âge ou de classe sociale, est la mienne.
A quelques exceptions près (Edgar G.Ulmer, Roger Leenhardt) je ne connais guère de cinéastes importants à mes yeux, dont les films n'ont pas, à un moment ou à un autre, rencontré un certain succès public, qui ne se sont pas frottés au vedettariat...Ne pas oublier que le cinéma fondamentalement capitaliste car coûteux. Etre cinéaste, c'est aussi et surtout une entreprise de séduction. "Comment je réagirais en tant que spectateur à ce moment-là ?" me semble être une question essentielle pour un cinéaste. Evidemment, ce n'est pas quantifiable, évidemment, je me vois mal définir une limite qui ferait qu'à partir d'un certain nombre d'entrées, le cinéaste est "populaire" ou ne l'est pas. Mais je suis attaché à cette idée de la salle de cinéma comme "brasseur social", sorte d'église profane où des gens d'horizons divers et variés partagent (ou ne partagent pas) des émotions liées à la projection. Les chapelles m'amusent mais je déteste les ghettos.
Anecdote: pendant mes vacances, j'ai montré à mes grands-parents, deux octogénaires dont la culture cinéma se limite aux Fernandel et De Funès multi-diffusés un de mes films préférés: Qu'elle était verte ma vallée. Eh bien, ça leur a bien plu. Et c'est pour moi, une preuve parmi d'autres du génie de Ford. Ca montre qu'il sait sensibiliser des spectateurs à l'histoire de personnages qui n'ont a priori rien à voir avec eux. C'est la marque d'un génie.

Par ailleurs, peut-être que les films de Straub tracent une ligne de partage entre les classes mais à mon avis, les gens (j'en suis) qui regardent ses films ne sont la classe prolétaire.
Je crois qu'il est mal barré s'il entend provoquer un grand soir avec ses films.

Sinon, ça m'a fait plaisir de voir que vous étiez revenu aux affaires. J'espère que vous allez continuez de publier des billets. Les réflexions de Straub sont toujours stimulantes.

Griffe a dit…

J’aime comme vous la salle de cinéma, je la préfère aux DVD dans ma chambre, mais il faut bien reconnaître qu’on n’est pas dans le même bain dans un MK2 du 6ème arrondissement de Paris en train de regarder disons le dernier Garrel, et dans un Pathé de banlieue devant « Mesrine ». Projetez donc « Mesrine » au MK2 Beaubourg, en plein centre culturel de Paris, et « La Frontière de l’aube » à La Courneuve, et observez les réactions : elles risquent d’être drôles, et c’est bien à des symptômes de classes que vous allez assistez.
Nous faisons partie, moi en tout cas, et vous sans doute, de la race des cinéphiles pour laquelle tout film vaut la peine d’être vu, bien entendu, et qui trouve qu’il y a du bon en haut, en bas, au milieu, etc. Mais les films ne sont pas vus de la même façon par tout le monde, même quand ils font l’unanimité, comme ce film de Ford que vous citez. Je ne crois pas qu’un ouvrier au chômage de Dunkerque et un étudiant en droit de Neuilly-sur-Seine puissent regarder et comprendre « Qu’elle était verte, ma vallée » de la même manière, même si tous les deux sont émus par le film.
Ce que Straub veut, c’est donner du sens à cette séparation en la creusant un peu plus, et ce d’autant plus qu’il est marxiste et que pour lui la « lutte des classes » a bel et bien lieu et qu’on doit choisir son camp. Je crois par ailleurs qu’il se doute bien que ce ne sont pas ses films qui provoqueront la Révolution qu’il appelle de ses vœux, mais là n’est pas le problème, qui serait plutôt : à quoi bon les films de Jacquot, d’Assayas, de Desplechin, les derniers films de Garrel, etc., qui, non contents d’être médiocres, ne s’adressent qu’aux classes bourgeoises citadines ? Pourquoi laisser le monopole du « film populaire » aux Besson, Jugnot et Cie en banlieue et en province ? Qui en France, à part Guédiguian, Chabrol et Gatlif (j’en oublie sûrement, mais ils se comptent…), parle du peuple et au peuple sans lui faire subir ses effets d’intimidation, sans faire du cinéma à l’hollywoodienne, sans traiter les gens en consommateurs passifs qu’il faut distraire par de la violence ou de l’hystérie entre deux journées de boulot, entre deux programmes télé, entre deux McDos ?

Anonyme a dit…

Ciment a des arguments en béton. Quant à Gus Van Sant, il a vu Nicht versöhnt, dont il a pompé la scène de foot dans Elephant. Comme quoi, les films de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub ont une valeur d'usage. Mais, triste sort de la critique et facile argument, qui se souviendra de Michel dans 200 ans ? Enfin, ceux qui se projettent si loin, dans un avenir irréel où Dieu reconnaîtra les siens et où il confirmera qu'ils avaient raison, c'est que simplement ils refusent de voir ce qui se passe maintenant. Et maintenant, cela ne veut pas dire ce qu'il y a de plus moderne, ce n'est pas la tendance (qui comprend toujours la fuite dans l'avenir) : mais ce qui est réel, ce qui se passe sous nos yeux, hors des salles de cinéma, mais déjà dans le monde du cinéma (ce royaume des Cieux, parmi d'autres, où comme dit Jésus sur la montagne : les simples d'esprits seront accueillis les premiers). Aucun art n'est autonome, la preuve en est que Ciment se rallie au plus grand nombre pour justifier sa pension à France culture ou ailleurs. Rien ne sert d'imaginer le corps glorieux de l'art, il faut tâcher de voir dès maintenant. Les films de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub ont cette exigence, pour y répondre il faut des yeux, des oreilles et du cœur. Ils ne proposent aucune récompense, aucune bonne conscience, aucune communion dont on sort lavé de ses pêchés comme lorsqu'on va voir un film de société qui représente le monde, les autres ou nos semblables, et d'où l'on sort rassurés et rassasiés d'avoir saisi le monde bien à l'abri dans l'obscurité, sans risque, d'où l'on sort en croyant tout savoir, alors qu'en tant que spectateur nous sommes séparés, isolés. Je ne veux ni aller au zoo, ni au théâtre de boulevard, je veux des films qui me parlent de la réalité, de ce qui est non résolu et de ce que l'on peut espérer, je veux un scénario et des personnages, que tout cela soit écrit et incarné, que les cinéastes fassent leur travail, je ne veux pas aller voir le film de vacances d'une équipe de tournage, j'en ai assez que l'on me vole et que l'on me mente, où alors je vais chez l'Oncle Sam, au moins je connais le rituel, je sais pour quel rêve je paie et j'ai toujours la chance d'être surpris.

Bien à vous,

Vynalis

Anonyme a dit…

Le débat de Ciment et Kaganski tourne en rond et ne tend vers rien, tout le monde s'en rend compte. Cela justifie-t-il, de votre part, une telle virulence critique sur des propos énoncés à l'oral et qui peuvent tout à fait dépasser la mesure des pensées ?
Enfin ce genre de propos, bien que je vous rejoigne sur l'essentiel politique de votre article, me laisse de marbre. Qui est le plus fasciste entre celui qui défend la "loi du plus populaire" et celui qui manque entièrement de respect (à lire votre article vous méprisez Ciment et Kaganski avec une rage contaminée) ?
Ce genre de discours, basé sur un bienfondé politique qui entend défendre une haute idée de l'art (à laquelle il faut se raccrocher toujours, je suis d'accord), s'accompagne continuellement d'une hargne illégitime, démesurée en vue du propos.
Internet est devenu le terrain de la lutte des classe. La rue est laissée à la joie de Sarkozy, on se reclue sur le net et on laisse les actions physiques et concrétement politique aux vieux temps. Laissez Ciment et Kaganski (qui n'ont un débat que de l'ordre cinéphilique et certainement pas politique) pour mieux revenir aux revendications politiques même. Je serais le premier à vous accompagner dans cette lutte fondamentalement politique, qui n'en passerait pas par le cinéma (faux détour).

Anonyme a dit…

J'ajoute quelque chose à titre de suite et d'hypothèse. Après avoir vu La Vie moderne, il y a quelques jours, je viens d'aller voir l'exposition Depardon à la Fondation Cartier. Que puis-je en dire : j'en suis mal à l'aise. De l'argent passé par la fenêtre (avec ostentation) pour donner aux bourgeois bonne conscience et satisfaire leur culpabilité. C'est encore une fois l'écran qui croyant célébrer la présence nous protège de ce dont nous sommes séparés. Pourquoi entrons-nous dans une salle obscure pour regarder sur un écran ce dont nous sommes séparés ? Pourquoi entrons-nous dans une salle obscure pour voir le monde ? (N'y a-t-il pas là dessous une dialectique de la communion, un mystère de l'incarnation ? mais communion avec qui ? et sommes libres de la refuser ? Quand je fais la queue au MK2, je me dis parfois : mon vieux, voilà tes semblables es-tu capable de les aimer ? Ce peuple qui va au cinéma, mais pour voir quoi ? Pour communier ?)
Sous couvert de documentaire, je reviens ici à La Vie moderne, les images de Depardon sont choisies et montée avec un désir vulgaire du sacré, avec une pompe (le format, sans parler de la musique et des travellings de La Vie moderne, sans parler au fond des portraits) qui ne correspond pas à ce qui est filmé. (Au fond c'est un défaut de photographe, un vieux défaut de photographe : s'affirmer comme artiste, une volonté d'art qui conduit Depardon a se retrouver exposé dans une galerie.) (Un défaut a en oublié d'être réaliste : de se dévouer à la réalité. Ce qui peut passer par la fiction. La fiction – quand elle est réussie – est la preuve même que l'on a écouté, que l'on a compris, que l'on peut raconter : transmettre.) En fait, Depardon, le petit Raymond, l'enfant de paysan, je crois qu'il voudrait bien tourner des Westerns (quoi de plus sacré).
Pour le sujet de l'exposition, il s'agit d'une part de portraits filmés de représentant de peuples dont la langue est menacée de disparaître, d'autre part de plans tournés dans des villes (que l'on voit partout ailleurs, si l'on va au cinéma, Depardon n'est pas un opérateur Lumière, et quel sens cela a aujourd'hui de l'être si tout est filmé). Dans la librairie est exposée une série très modeste de polaroïds fait lors des tournages et qui sont l'occasion d'un petit livre : avec leur pauvreté, leur lumière et leur cadre, ils sont ce qu'il y a de plus beau, de véritablement touchant, dans l'exposition. Depardon reste un photographe. Le livre lui (la mise en forme marchande, l'idée esthétique qui consiste à ficeler ces petites images) est aussi décevant que le reste. Mais pour être juste, je dois encore reconnaître que dans la série de séquences sur les langues, il y a une séquence assez belle tournée en Éthiopie (sa beauté vient du son : celui d'un troupeau, le chant d'une enfant).

Bien à vous,

Vynalis

Griffe a dit…

Cher anonyme, Kaganski et Ciment ont suffisamment concentré de pouvoir entre leurs mains (presse, radio, TV, festivals) pour que je me permette de les juger entièrement responsables de tous les propos qu'ils tiennent. S'ils ne sont pas sûrs de ce qu'ils racontent, eh bien qu'ils parlent moins!

Et puis, qu'est-ce qui vous fait penser que je suis "reclus" sur le net et que j laisse la rue à Sarkozy? J'écris assez peu sur internet, comme vous pouvez vous en rendre compte, mais de toute manière il est nécessaire d'intervenir partout. Où voudriez-vous que je publie ce que je pense de ce que des ânes racontent, à part sur un blog?

mademoiselle []ipof[]s[][]n[] a dit…

Bonjour Griffe,

(Je trouve que parler du cinéma est une chose fondamentalement politique et je me demande bien qui a intérêt à parquer la politique fondamentale dans la rue).


Le mot "fascisme" ne sert plus qu’à qualifier des périodes que les Savoirs communément reconnus se plaisent à retrancher entre des dates et quelques frontières, et quelques fortuites actualités (ex : la dynastie Le Pen). Mais outre cela ce mot a toujours un sens aujourd’hui - un peu lié à la « fascination » - et son sens n’est pas périmé. Je trouve votre emploi du mot « fasciste » assez judicieux pour ma part.

Le fascisme ne se réduit pas à ses manifestations éclatantes, à ses vociférations. Son évolution est sourde, sombre, tortueuse, sournoise : c’est ce que Kracauer entendait par « histoire psychologique » (j’en connais que ce terme rebute). C’est une histoire intérieure, invisible et qui n’est pas du seul ressort d’individus séparés, mais d’une certaine circulation d’ « idées » parfaitement autonomes : la métempsychose du fascisme ne se joue pas seulement dans la rue.

Pour preuve (à mes yeux), le fascisme (disposition « psychologique » sournoise) prend bien ses aises dans le discours de Michel Ciment au regard de cet entretien tout à fait terrifiant. Je ne méprise pas Michel Ciment, mais je le trouve irresponsable.

Que ce soit par le biais de l’exclusion ou par celui de l’avalement, le premier objectif du totalitarisme autonome reste d’anéantir la contradiction. Il utilise des méthode tordues et modulables, mais qui en passent beaucoup par l’irresponsabilité individuelle d’anonymes réunis en ce qu’on appelait une « masse » - et qui curieusement de nos jours, multiplie les nouvelles appellations : « communion », par exemple.

L’art et la religion son mis dans un même sac : la « culture » - dont le rôle n’est plus que de rassembler. Et la « culture » prise en charge par l’université « autonome » de Pécresse, est inséparable de la « communication », naturellement. Dans notre monde, l’art est une affaire de com.

Son « public » doit ressembler à celui du téléthon : réconcilié (comment pourrait-il en être autrement ?) autour d’un nombre qui augmente. Mais un vrai public, ce n’est pas un audience (Straub le formule d’une manière très juste), c’est un regard résistant et responsable. L’autre conception du public est effectivement fasciste. Le totalitarisme qui se prépare aujourd’hui, sous la gloriole de la mondialisation et d’une sorte de médiation culturelle effectivement méprisable, n’a pas le visage d’un führer. Il reste sans visage, ce qui le rend dors et déjà très opérationnel.

(Merci d’écrire de temps en temps - entre deux actions de "politique fondamentale"...).

Griffe a dit…

Merci à vous pour votre commentaire.