mercredi, octobre 29, 2008

"Désormais l’homme est au service des machines" (4/4)

Agnelli disait déjà il y a 20 ans dans les salons de Rome/"Je m'en fous, je sais bien que dans 10 ans/j'aurai fait faillite avec la Fiat."/Il a tenu un peu plus/parce que le capitalisme a la peau dure./Mais ils raisonnent ainsi./Leur morale, c’est seulement le "time is money"/alors que l'idée initiale, concernant l'homme/était que quand Dieu créa le temps/il en fit suffisamment, au contraire./C'est un proverbe irlandais./Aujourd'hui on vit dans le stress./Et on dit que l'on vit mieux, ils l'appellent le stress./On en crève tous, les hommes d'affaire aussi d'ailleurs./Ils crèvent du cœur parce qu'ils font partie de la jet set/et qu'ils n'ont plus le temps./La mentalité est : après moi, le déluge./Après moi, autrement dit, avant ma mort./On ne pense plus aux enfants et aux petits-enfants./Ils se foutent de savoir/que le monde ne sera plus vivable après eux./Au contraire, ils te disent/Je me fous de ce qui se passera dans dix ans/tant que je peux continuer à faire du profit pendant encore 10 ans./Si ensuite je dois fermer et licencier 6 millions d'ouvriers/je m'en fous/parce que pour l'instant je fonctionne encore./Et l'on nomme cela de la programmation./C'est de la folie collective, c'est tout./Du cynisme à l’échelle planétaire./"Je ne devais le prononcer, Nature sacrée/virginale, qui fuit le sentiment grossier./Je t'ai méprisée et je n'ai donné qu'à moi seul/une place de seigneur, barbare orgueilleux./Je vous maintenais dans votre ingénuité/vous, puissances pures et éternellement jeunes."/En ce qui concerne la méthode, le lieu/il faut une table noire pour faire des dessins/savoir décider du lieu où mettre la caméra/découvrir la distance qui séparera un personnage et l'autre/comme celui qui accuse/doit établir un rapport de force ou de faiblesse avec l'accusé/celui qui sera condamné, et vice versa./Ceci est de l'ordre du travail que chaque cinéaste devrait faire./Savoir à quelle distance seront les choses/quelle distance séparera chaque personnage qu'il filme/et quels types de rapports/rapports de force/rapports de classe/les rapports existant entre les sentiments/à ce moment précis de l'histoire./A la fin il s'agit d'un ou deux centimètres, ou d'un millimètre./Savoir quel volume d'air il y a au-dessus de la tête d'un personnage/savoir s'il est préférable de le filmer de haut/ou à hauteur d'homme/ou en plongée ou ne pas voir sa tête/voir ou ne pas voir ses mains/voir beaucoup d'air au-dessus de sa tête/voir ou ne pas voir ses pieds/aller jusqu'aux genoux ou au-dessus des genoux/tout cela fait partie du travail de celui qui fait des films/ce devrait être le cas pour chaque cinéaste/qui a la conscience de sa responsabilité./Aujourd'hui les messieurs qui font des films/veulent te montrer quelque chose avant de l'avoir vu./Ce ne sont pas des cinéastes/ce sont des parachutistes./Avec des chaussures qui piétinent tout ce sur quoi ils posent les pieds./Ils ont la tête vide/le cœur vide./Ils ne sont plus capables de la plus petite rébellion/du plus petit amour/du plus petit sentiment./Ils ne savent plus ce qu'ils sont/ils n'ont plus de relation avec l'espace, le monde extérieur/ni avec eux-mêmes avec leurs propres émotions/ni avec la réalité./Ce qu'ils montrent se balade sur l'écran/mais toi tu ne vois rien./Cela n'existe pas, c'est vide./Le premier travail tu dois le faire avec toi-même/tes expériences, ta conscience./Tu n'as pas le droit, comme cela, de te mettre au service d'une machine/qui à son tour devient une machine fonctionnant pour elle-même/derrière laquelle il n'y a aucune conscience./Désormais l'homme est au service des machines./Le cinéaste aussi./Ce n'est pas la caméra qui est au service de qui fait un film./C'est le cinéaste qui s'incline devant sa machine à filmer qui devient une machine à chasser./Il s'incline devant cette machine comme devant le veau d'or./"Moïse, descends de la montagne !/disparais/image de l'incapacité à saisir l'illimité en une image !"/Je veux dire, si on continue à faire quelques films/nous voulons au contraire donner la possibilité/s'il n'est pas trop tard/s'il n'était pas encore trop tard/peut-être n'est il pas encore trop tard/le goût de lutter pour défendre notre planète./C'est le devoir de ce genre de travail/donner le plaisir de l'air, de l'eau, du vent/du soleil, de la lumière, de la terre, et cætera/et le goût de les défendre contre ceux qui les détruisent.

Jean-Marie Straub, Turin – Mai 1991

Bande-paroles du film Jean-Marie Straub, La Résistance du cinéma
réalisé par Armando Ceste

Traduction en français par Julia Borsatto

2 commentaires:

vidalgerard a dit…

très content de retrouver des textes; Surtout avec Straub.

Griffe a dit…

Je vous remercie.