mardi, octobre 28, 2008

"Chaque jour il faut renoncer à un sentiment nouveau" (3/4)

Dans chaque film le cinéaste devrait faire sentir que l'homme/est une chose magnifique et qu'au même moment/il est la malédiction de la planète./Et qu'à force de traiter la planète comme il le fait/il n'en restera plus rien./Il y a un personnage/qui ne peut être soupçonné de je ne sais quoi/qui s'appelle Chaplin/qui tournait 100 fois le même plan pour parvenir à quelque chose de précis./Il est clair que lorsqu'il parvenait/à quelque chose qui lui semblait suffisamment précis/il jetait le reste, et il avait raison./Il y a une manière de jeter qui n'est pas seulement du gaspillage/celui du profit, du capitalisme/il y a une manière de jeter qui doit avoir le courage de jeter./La Nature jette encore davantage./Et l'artiste est beaucoup trop occupé par soi./Georges Rouault, le peintre français/est parvenu à faire détruire par le premier /propriétaire de galerie français qui lui avait acheté des toiles/plus de 200 tableaux dont il n'était pas satisfait/il faut un beau courage pour cela./Je dis cela parce que pour La mort d'Empédocle/nous avons tourné quatre versions/de même que pour Noir péché./Je dis que pour ce qui est de ces deux films/pour la première fois/étant donné que l'on avait travaillé pour le premier film/pendant un an et demi/pas chaque jour mais souvent pendant dix jours d'affilée/puis le mois suivant et cætera…/Par exemple les acteurs, notamment celui qui jouait Empédocle/avait vécu pendant un an et demi avec ce texte/en parallèle de son travail – il était enseignant à l'époque./Nous avons découvert après le tournage/qu'il y avait la possibilité petit à petit/en choisissant parmi les prises celles qui nous semblaient les meilleures/qu'il y en avait encore une autre, assez bonne aussi/en tout cas qui avait des avantages sur la soi-disant meilleure/et puis une troisième, puis une quatrième/et donc avant de jeter ce qui par la suite allait rester/nous avons fait quatre montages successifs/de ce film de deux heures et dix minutes./Il en est de même pour le film de 40 min/mais cela s'arrête là. Il s'agit d'un cas particulier./Le respect du travail des autres ne doit pas avoir pour conséquence…/Bon…/"Cette image témoigne de ce qu'à travers tout ce qui est/il y a un Dieu./Immuable, tel un principe/est la matière, l'or que vous avez offert./Etonnamment changeant, comme tout le reste./Seconde est la forme que je lui ai donnée./Vénérez vous-même à travers ce symbole !"/Nous étouffons dans la médiocrité./Ils nous vendent un monde/où chaque jour il faut renoncer à un sentiment nouveau/et l'on nous dit que c'est le meilleur monde possible./Faire des films sur le passé c'est rappeler qu'autrefois/l'on pouvait par exemple se baigner dans les fleuves./Marx et Engels à la fin de leur vie ont cherché les formes d'exploitation/d'avant les Égyptiens, chez les Assyriens/ils cherchaient les traces des différentes formes ayant existé/ou à l'inverse les moments dans l'histoire/où l'exploitation n'a pas existé./Au fil du temps, ils creusaient toujours plus à l'intérieur du passé./Dans le monde dans lequel on vit, en ce qui concerne la médiocrité/si en faisant un film tu ne parviens pas/à faire quelque chose qui donne le goût de vivre/le goût de l'air, du vent, de la planète, de la vie/et à faire sentir qu'au lieu de nous rendre plus vivants/la société du progrès, de la consommation/de l'économie de marché et de la libre concurrence/rétrécit notre vie chaque jour un peu plus/sous le prétexte/de nous fournir des biens de consommation…/La merde que l'on achète devient de plus en plus de la merde./Quelqu'un qui fait des films doit faire quelque chose de différent/de la merde que tu es obligé d'acheter dans les supermarchés./Bientôt on nous vendra du lait/que les enfants ne pourront même plus boire./Nous en sommes à ce point./Autrefois un paysan qui achetait une armoire/il la conservait pour quatre générations./Aujourd'hui on te vend des armoires qui s'écroulent au bout de dix ans./Tout comme les ponts, les maisons, les chaussures./La première paire de chaussures que j'ai achetée m'a duré dix ans/la deuxième, cinq ans/désormais elles tiennent à peine un an, puis elles se trouent, ou se décollent/se déchirent, prennent l'eau, et cætera./Faire sentir que/pour avoir l'illusion d'avoir une proie/nous n'avons plus que l'ombre./De notre vie, de comme l'on pourrait vivre./Quelqu'un a dit, il s'appelait Jahser/"Je fabrique un objet/il devrait tenir au moins le temps/qu'il faut à un arbre pour repousser."/Il disait : "c'est cela, le contrat avec la Nature."/Aujourd'hui on fonctionne à l'inverse./On fabrique des déchets./Bientôt nous étoufferons sous les déchets/nous ne saurons plus où les mettre/étant donné qu'on ne peut pas les brûler/que si on brûle un pneu/ou un sac en plastique/ou des bouteilles en plastique/on envoie dans les airs/des dioxydes qui ne partiront plus./Où allons-nous finir ?/Autrefois le paysan qui brûlait son armoire/ne polluait pas./Il brûlait du bois./Et entre-temps trois arbres avaient eu le temps de pousser./Donner le sentiment/que nous ne vivons pas dans le meilleur des mondes possibles./Voilà ce que nous cherchons dans nos films./Buñuel disait déjà la même chose./Que tous ceux qui nous font croire que nous vivons mieux qu'avant/sont des menteurs/que c'est cela le mensonge./Dire que cela ira de mieux en mieux est le plus grand des mensonges./Ce sera toujours pire/jusqu'à ce que nous nous retrouvions dans un désert./Parce que la politique de l'économie de marché/et des imbéciles qui sont au service de l'économie de marché/qui nous gouvernent/qui ne sont que des pantins/au service des multinationales et de l'économie de marché…/L'économie de marché vit de cela./D'un côté ils nous programment pour deux ou trois générations/il y a encore 50 ans un père ou une mère pouvaient espérer/que le futur de leurs enfants allait être différent./Cela n'est plus possible/nous sommes programmés avec les centrales nucléaires/et le reste/pour deux ou trois générations./D'un autre côté ils vendent une forme de vie/qui ne pense plus qu'au moment de la consommation/qui ne pense plus que nous serons encore là dans un an./Ils s'en foutent.

(à suivre)

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