dimanche, mars 02, 2008

Une conversation entre cinéastes en 1970 (7 et fin)

Rocha : On en revient toujours à : qu’est-ce que le cinéma politique ? Principale préoccupation de Godard aujourd’hui. Dans tous ses derniers films il essaie de réviser, d’élaborer une définition du cinéma politique. Maintenant il se demande si c’est plutôt Dziga Vertov ou plutôt Eisenstein. C’est très important. Mais il y a tant de structures sociales différentes qu’on peut parler de plusieurs cinémas politiques ou de différentes manières de faire des films politiques. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter, puisque toutes les activités liées à la communication inventent leur rôle dans cette guerre psychologique où nous sommes, la guerre de l’information… et pourquoi pas y aller à fond : dans cette lutte armée. Parce que la propagande logistique est la clé de la lutte armée, de la lutte révolutionnaire… Le cinéma, la presse, la télévision, les pamphlets – n’importe quelle action physique... Je trouve que la façon dont les gens parlent du cinéma, de la politique, est viciée… Consistant à se placer légèrement au-dessus. A dire : nous faisons des films, nous avons un outil puissant…

Straub : Exactement. « Strumentalizzare il cinema » (faire du cinéma un outil), comme disent les Italiens, est aussi faux. Il arrive qu’un film entièrement… disons, poétique… joue un rôle politique plus important qu’un film dont le sujet est directement politique. Ce qui ne signifie pas qu’un film poétique pourrait avoir l’impact de, disons, Le Capital de Marx. Mais un tel film peut, pour reprendre ton expression, jouer un rôle politique plus important qu’un petit film gauchiste social-démocrate…

Hartog : Croyez-vous que le cinéma puisse changer quoi que ce soit ?

Straub : Oui ! Le cinéma peut changer les choses autant que n’importe quoi d’autre, autant qu’un pamphlet, et même plus. Il n’est pas question de mythifier le cinéma – c’est juste que le cinéma a le plus d’attaches avec la vie, donc avec la politique, voilà tout. Mais il ne sert à rien de rêver ou de vouloir croire… Glauber l’a clairement exprimé…

Clémenti : Mais le cinéma peut changer les gens, et donc changer la vie, c’est-à-dire qu’il peut être…

Straub : Renoir a dit : j’ai fait La Grande Illusion (1937) et ça n’a pas empêché la guerre. Alors les gens qui ont vu La Grande Illusion...

Clémenti : Pas un mythe : toute une génération d’Américains élevée par la télévision, la précédente par les vieux films, ont été par cela transformés dans toute leur manière de vivre, de penser. C’est en ce sens que je crois que le cinéma a une action vraiment positive, dans le sens où il peut transformer, ou éveiller, les consciences.

Rocha : Cette discussion devient parfois ridicule, parce qu’à une autre époque on aurait pu avoir exactement la même sur le roman, la poésie, l’opéra, la musique… Maintenant c’est le cinéma, un fait technique. Straub mentionne Marx et Le Capital. Ce n’est pas une question de livre ou d’écriture, mais d’un homme appelé Marx qui a écrit un livre appelé Le Capital. Ça n’a rien à voir avec le livre. Le cinéma est un moyen technique de communication. Utilisé comme expression, il se singularise dans les mains de quelques personnes qui en font une chose poétique, ou didactique, ou de l’agitation. Il est impossible de définir le cinéma en termes généraux sans le mystifier, parce qu’en gros, les cinéastes lisent des livres. Par exemple ceux qui combattent la culture aujourd’hui, ceux qui disent : tout doit s’effondrer – ils ont appris ça dans les livres. Bien sûr, on doit se tenir informés, c’est très important…

Clémenti : Mais les gens liront de moins en moins, et alors, ils verront de plus en plus de films. Parce que fondamentalement, un film a plus à donner qu’un livre. Nous sommes une génération de lecteurs. Nous avons Marx, nous avons Lénine, mais pensez à dans cinquante ans. Les cinéastes iront bien plus loin que Lénine, que Karl Marx. C’est normal. C’est l’évolution, l’évolution naturelle…

Straub : Parce que leur seul moyen d’expression sera le cinéma.


Discussion retranscrite par Patrick Letessier (1970)

4 commentaires:

Christophe a dit…

je découvre votre blog et si je ne vous suis pas toujours dans vos opinions, un sincère merci pour m'avoir permis de lire cette passionnante discussion.
c'est vous qui avez traduit ?
si oui, double merci.

Hyppogriffe a dit…

Oui. Il en existe une autre traduction, m'a-t-on dit.
Merci à vous.

Anonyme a dit…

Bonjour,

J'ai entièrement reproduit cette conversation, photos comprises, sur le forum des Cahiers du cinéma, en donnant le lien de ce blog. j'espère que vous n'y voyez pas d'inconvénients ; dans le cas contraire je pourrai toujours effacer.

Merci en tout cas pour ce texte.

Bien à vous,


balthazar claes

Hyppogriffe a dit…

Pas de problème, c'était fait pour être lu.