samedi, mars 01, 2008

Une conversation entre cinéastes en 1970 (6)

Jancsó : Là on rentre dans les vrais problèmes du cinéma actuel. Je suis convaincu qu’on s’aidera en aidant les autres, qu’il n’y a qu’une solution : la lutte. Donc, si nous nous organisons pour aller dans les usines, et donner nos films aux gens, alors ça ne dépendra pas de nos discussions, mais de notre organisation. Chez nous, la situation est différente. Dans notre pays vous pouvez vraiment faire ce que vous voulez ou presque… dans l’industrie du cinéma. Mais dans ce contexte aussi il y a une petite-bourgeoisie grossissante. Nous devons affronter de grands problèmes, mais le cinéma continue. Pour ça, nous faisons confiance à notre organisation.

Straub : Oui, mais par exemple, est-ce que vos films connaissent une sortie commerciale normale ?

Jancsó : Bien sûr, mais…

Straub : OK, donc vos films en Hongrie ont les mêmes droits que les prétendus films commerciaux.

Rocha : Les sociétés socialistes connaissent une évolution vers la structure capitaliste. Je ne crois pas qu’il y ait désaccord là-dessus.

Straub : Oui, mais il est utile de l’indiquer, car les gens ont pris l’habitude de dire le contraire. Et il est bon de leur rappeler…

Rocha : Je trouve que Miklos est très honnête quand il parle de ce problème. On trouve pas mal de cinéastes socialistes qui adoptent une attitude critique envers eux-mêmes, une attitude petite-bourgeoise, qui les amène à une critique pittoresque. Mais dans ses films Miklos essaie d’éviter ces critiques pittoresques, il entraîne la discussion vers un niveau plus polémique. Je trouve que c’est la caractéristique la plus importante de son cinéma, également au niveau du langage. A mon avis, le cinéma socialiste, le cinéma d’Europe de l’Est, tombe victime d’une critique petite-bourgeoise, schématique, bureaucratique – dans beaucoup de films tchèques, russes, et aussi hongrois. Comme ces films polonais qui se proclament révolutionnaires parce qu’ils sont un peu à droite…

Straub : Ce sont des films sociaux-démocrates…

Rocha : Dans le cinéma socialiste, les films les plus importants sont ceux qui produisent un discours dialectique sur le socialisme. Si les bureaucrates ne comprennent pas, c’est leur problème…

Straub : Et aussi les films sauvagement découpés, où on ne voit que les coupes mais qu’on prend pour poétiques – c’est quasiment du blasphème.

Hartog : Croyez-vous que le cinéma peut jouer un rôle politique ?

Jancsó : Quelle question ! (Rires)

Straub : Bien sûr qu’il a un rôle politique. Tout est politique, tout ce que vous faites dans la vie. Donc le cinéma, l’art le plus proche de la vie, est aussi l’art le plus politique. Ça ne veut pas dire que les films appelés « agit-prop » sont davantage politiques– souvent ils le sont moins. Mais le cinéma est l’art politique par excellence.

Rocha : Le cinéma américain est considérablement politique. Le cinéma américain est en grande partie responsable de la colonisation du Tiers-Monde. Il a créé les conditions du complexe d’infériorité chez les peuples du Tiers-Monde. D’un point de vue politique, aucun cinéma au monde n’est plus efficace que le cinéma américain. C’est une réflexion de l’idéologie de Wall Street, appliquée avec un fantastique savoir-faire.

Straub : J’ai connu des petits intellectuels gauchistes qui rêvaient – ils étaient bien sûr férocement anticommunistes, c’est à la mode – de retourner les moyens du film américain contre le système capitaliste. C’est-à-dire : faire du cinéma selon Machiavel. Ils avaient parfaitement saisi l’efficacité politique du cinéma américain. Et pourtant, davantage de choses sont permises à l’intérieur de ce système-là, que dans l’européen. Par exemple un film comme Les Nus et les Morts (1958) de Raoul Walsh, violemment antimilitariste (je n’aime pas ce mot) et qui n’aurait jamais passé la censure européenne.

Rocha : Les Sentiers de la gloire (1957), le film de Kubrick, est toujours interdit en France, juste parce qu’il dit des choses désagréables sur l’armée française. Là-bas, la politique c’est toujours gauche ou droite…


Straub : Par exemple les films de Ford sont très profondément politiques.

(à suivre)

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