mardi, février 19, 2008

Une conversation entre cinéastes en 1970 (4)

Episodes précédents : , puis , puis . En anglais : là.


Hartog : Connaissez-vous les mêmes problèmes en Hongrie, Jancsó ? Vos films y sont-ils dans un ghetto ?

Jancsó : Oui, malheureusement, c’est la même chose… mais pas exactement. Il faudrait y réfléchir. L’industrialisation est la même, mais pas aussi sérieuse. Parce que c’est un très petit pays. Et en même temps, si vous voulez, c’est très démocratique, au sens où chacun participe au pouvoir étatique. Donc quand je me bats pour quelque chose, par exemple pour que des films difficiles soient vus par le grand public, je me bats avec d’autres forces que les seules miennes. C’est une autre structure… Mais fondamentalement on retrouve toujours les mêmes problèmes, hélas…

Pierre Clémenti : Quand les gens découvriront le cinéma, ils changeront, en créant leur propre cinéma.

Straub : Et c’est exactement pourquoi ils ne sont pas autorisés à le découvrir pour le moment. Parce que ces salauds le sentent bien, ils ont un bon odorat. Et c’est aussi à cause de ça qu’il est dangereux que les critiques intellectuels se mettent à raconter que nous faisons du cinéma pour une minorité, etc. Ils s’alignent d’eux-mêmes, avec cette prohibition. Mais quand le peuple – je n’aime pas le mot « masses » – découvrira le cinéma, alors quelque chose se passera…

Jancsó : C’est presque la même trahison qu’à l’époque où les intellectuels étaient confrontés au nazisme. Il est clair que les critiques, les intellectuels, sont du côté de…

Straub : Inconsciemment. Sans s’en rendre compte, ils soutiennent le système en proférant les mêmes vieilles stupidités…

Clémenti : Quand les gens voient un film, ils expérimentent une sorte d’identification, ils subissent l’influence de la star du film. Je pense que lorsque les gens se mettront à filmer avec leurs propres caméras, quand ils les pointeront sur leurs familles, leurs maisons, leurs boulots, quelque chose va faire tilt dans leurs têtes, parce qu’ils découvriront que dans les films ça n’a rien à voir …

Straub : Ils s’apercevront que tout ce qui est montré dans les films est complètement hors de propos, que ça n’est que rhétorique. De la rhétorique qui tourne au vide complet. Ce que j’appelle « pornographie ». Les gens vont découvrir que sous le nom d’ « art », c’est de la pornographie qu’on leur jette en travers du visage, que le cinéma commercial n’est rien que de la rhétorique, de la pornographie, de l’illusion.

Rocha : Ce terrorisme dirigé contre le cinéma est malheureux. Malheureux le moment où on classifie un film d’ « artistique ». Parce que personne ne parle de peintures « artistiques », ou de romans, ou de poèmes « artistiques » – mais ils parlent de films « artistiques ». C’est déjà un jugement péjoratif… Et des contradictions finissent par sortir de ce terrorisme qu’on a imposé pour des raisons d’intérêt économique. Et puis il y a quelque chose de pire encore : l’ignorance totale des producteurs, des responsables. Ils sont complètement analphabètes – pas tous, mais 99% d’entre eux. Ils ne savent pas les bases du fonctionnement des choses…

Jancsó : Non, ce n’est pas ça. Pour ces gens, le cinéma est une chose complètement différente. C’est le pouvoir, c’est…

Clémenti : Pour les gens, le cinéma, c’est ce qu’ils ne voient pas à la télé. Comme la télé leur apporte ce qu’ils trouvent généralement au cinéma, tôt ou tard ils ne bougeront plus de chez eux. Ils iront directement à l’usine. La télé sera la nouvelle machine divine qui les comblera, qui satisfera tous leurs désirs. Le cinéma disparaîtra. C’est une possibilité, parce que je suis certain que si des gens très intelligents s’emparent de la télé, ça deviendra quelque chose de très puissant, de fabuleux, colossal. Quand la télé recouvrera tout son pouvoir, chacun, tous ceux qui travaillent seront ramenés à leur ghetto. Elle aliènera des nations entières, les gens ne sortiront plus, sauf pour aller à l’usine – ils seront complètement aliénés par une machine, qui prendra la place de la religion, des histoires, des grandes histoires. Je crois que le seul art capable de combattre cela aujourd’hui est le cinéma. Au moins le cinéma en tant qu’extension logique de ce qui se passe aujourd’hui.

Hartog : Beaucoup de jeunes gens aujourd’hui font des films en dehors des structures de l’industrie. Ils soutiennent que l’idée d’un film de 90 minutes est une idée commerciale. Ils font des films underground ou des actualités ou des choses dans le genre. Trouvez-vous que c’est une bonne direction ou pas ?

Clémenti : Quand les gens voient un film underground, ils réalisent soudain qu’ils pourraient faire pareil, voire mieux. Et c’est le stimulus qu’il faut pour leur faire acheter une petite caméra. Ces jeunes cinéastes qui passent un ou deux ans à trouver l’argent pour finir leurs films… Une caméra super 8 ou 16mm leur permet de faire le film qu’ils veulent, et rien que pour ça, le cinéma underground est révolutionnaire. Et le cinéma underground a aussi de positif qu’il éveille quelque chose dans les consciences.

Rocha : Je suis globalement d’accord avec Pierre, mais il y a deux façons de voir le cinéma. L’un comme un moyen d’expression, comme la littérature, auquel chacun a accès, et l’autre comme une profession. Quand les cameras s’achèteront aussi aisément que des machines à écrire ou des stylos, les gens se serviront des images et des sons pour écrire des lettres. Mais en littérature, il y en a qui écrivent des poèmes, des essais, des romans, des pièces… Moi, je suis un professionnel.

Straub : Et c’est exactement pour ça que j’ai voulu faire mon dernier film (Othon, 1970) en 16mm. Juste pour montrer que ce n’est pas quelqu’un qui joue tel ou tel rôle dans le cinéma, mais que n’importe qui peut le faire. Ça n’est pas compliqué – n’importe qui aurait pu faire un film comme celui-là.

Rocha : Vous devez absolument voir ce film. C’est très important. C’est une évolution de la technique…

Straub : Il n’y avait pas de plateau – on a tout tourné en extérieurs. Le seul danger du cinéma underground est que c’est du cinéma underground. Il y a déjà des trusts et des monopoles qui projettent de mettre le grappin dessus, de transformer…

Clémenti : Mais c’est déjà arrivé. Les livres, c’est fini. Les livres disparaîtront pour laisser la place à des bibliothèques de films super 8. En Amérique maintenant on trouve des caméras super 8 qui développent 1000 ASA et qu’on gonfle en 35mm. Donc je suis persuadé que l’industrie du film va complètement changer, et qu’elle va périmer…

Straub : Elle va coloniser l’underground…



Pierre Clémenti.

0 commentaires: