Quel artiste (contemporain) a du courage ? (Je vous en prie, ne me parlez pas de ceux qui « s’engagent », hurlent, se tripotent, se déshabillent.) (Ni d’aucun poseur.) (Jamais un artiste courageux n’a fait ni ne fera ni ne ferait la dernière page de Libération.) (Jamais un artiste courageux n'accepterait qu'on prenne n'importe quelle photo de lui.)
Qu’est-ce que le courage ? Les critiques se poseraient plus souvent la question, s’ils n’étaient pas si lâches.
Pour le savoir, Zola l’a su.
« La haine est sainte. Elle est l’indignation des cœurs forts et puissants, le dédain militant de ceux que fâchent la médiocrité et la sottise. Haïr c’est aimer, c’est sentir son âme chaude et généreuse, c’est vivre largement du mépris des choses honteuses et bêtes.
La haine soulage, la haine fait justice, la haine grandit.
Je me suis senti plus jeune et courageux après chacune de mes révoltes contre les platitudes de mon âge. J’ai fait de la haine et de la fierté mes deux hôtesses ; je me suis plu à m’isoler, et, dans mon isolement, à haïr ce qui blessait le juste et le vrai. Si je vaux quelque chose aujourd’hui, c’est que je suis seul et que je hais.
(…)
Qu’on nous donne des fous, nous en ferons quelque chose ; les fous pensent ; ils ont chacun quelque idée trop tendue qui a brisé le ressort de leur intelligence ; ce sont là des malades de l’esprit et du cœur, de pauvres âmes toutes pleines de vie et de force. Je veux les écouter, car j’espère toujours que dans le chaos de leurs pensées va luire une vérité suprême. Mais, pour l’amour de Dieu, qu’on tue les sots et les médiocres, les impuissants et les crétins, qu’il y ait des lois pour nous débarrasser de ces gens qui abusent de leur aveuglement pour dire qu’il fait nuit. Il est temps que les hommes de courage et d’énergie aient leur 93 : l’insolente royauté des médiocres a lassé le monde, les médiocres doivent être jetés en masse à la place de Grève.
Je les hais.
(…)
Je hais les railleurs malsains, les petits jeunes gens qui ricanent, ne pouvant imiter la pesante gravité de leurs papas. Il y a des éclats de rire plus vides encore que les silences diplomatiques. Nous avons, en cet âge anxieux, une gaieté nerveuse et pleine d’angoisse qui m’irrite douloureusement, comme les sons d’une lime promenée entre les dents d’une scie. Eh ! taisez-vous, vous tous qui prenez à tâche d’amuser le public, vous ne savez plus rire, vous riez aigre à agacer les dents. Vos plaisanteries sont navrantes ; vos allures légères ont la grâce des poses de disloqués ; vos sauts périlleux sont de grotesques culbutes dans lesquelles vous vous étalez piteusement. Ne voyez-vous pas que nous ne sommes point en train de plaisanter. Regardez, vous pleurez vous-mêmes. A quoi bon vous forcer, vous battre les flancs pour trouver drôle ce qui est sinistre. Ce n’est point ainsi qu’on riait autrefois, lorsqu’on pouvait encore rire. Aujourd’hui, la joie est un spasme, la gaieté une folie qui secoue. Nos rieurs, ceux qui ont une réputation de belle humeur, sont des gens funèbres qui prennent n’importe quel fait, n’importe quel homme dans la main, et le pressent jusqu’à ce qu’il éclate, en enfants méchants qui ne jouent jamais aussi bien avec leurs jouets que lorsqu’ils les brisent. Nos gaietés sont celles des gens qui se tiennent les côtes, quand ils voient un passant tomber et se casser un membre. On rit de tout, lorsqu’il n’y a pas le plus petit mot pour rire. Aussi sommes-nous un peuple très gai ; nous rions de nos grands hommes et de nos scélérats, de Dieu et du diable, des autres et de nous-mêmes. Il y a, à Paris, toute une armée qui tient en éveil l’hilarité publique ; la farce consiste à être bête gaiement, comme d’autres sont bêtes solennellement. Moi, je regrette qu’il y ait tant d’hommes d’esprit et si peu d’hommes de vérité et de libre justice. Chaque fois que je vois un garçon honnête se mettre à rire, pour le plus grand plaisir du public, je le plains, je regrette qu’il ne soit pas assez riche pour vivre sans rien faire, sans se tenir ainsi les côtes indécemment. Mais je n’ai pas de plainte pour ceux qui n’ont que des rires, n’ayant point de larmes.
Je les hais. »
Zola, Mes haines, 1866
samedi, septembre 29, 2007
vendredi, septembre 14, 2007
De deux fins décevantes qui n’en sont qu’une
J’ai vu le nouveau film de Christophe Honoré. Ça s’appelle L’Age d’homme et c’est, de loin, son meilleur.
J’ai aussi vu un film de la Fémis : Retribution, de Kiyoshi Kurosawa, et un film japonais : Naissance des pieuvres.
A part ça ? A part ça, l’ami Sigismond a écrit un nouvel article, sur certains films dont il a été un peu question ici. Bonne lecture.
Un peintre coréen, que le succès rencontré soudainement fit, en quelques mois, passer de la précarité au juteux réseau international de quelques grandes galeries, me montrait un jour ce qu’il venait d’achever. Sur tout un mur de son atelier étaient accrochés, en deux rangées superposées, une vingtaine de portraits au fusain, sombres et noueux comme il les affectionne.
Dix-neuf portraits pour être précis ; la rangée du dessous se terminait par une feuille laissée vierge.
Il attendit ma réaction, qui alla de soi.
- Encore un et tu as fini ?
Il souriait de satisfaction.
- Non, c’est terminé. La place laissée vide, c’est celle du spectateur : à lui d’y projeter son propre portrait, pour faire partie de l’œuvre.
Glacé par tant de démagogie, je restai sans répondre. Ce peintre avait depuis longtemps, la capacité de me faire hésiter entre la prise en compte de ses talents, et sa propension à la facilité, à la complaisance la plus criarde envers le public ; de ce jour, cette dernière me sembla lui aller mieux et de façon définitive.
Car un tel gadget - « projettes-y, public, ce que tu veux » - est tout simplement anti-artistique. Au sens où, si l’artiste ne sait que très imparfaitement où il va, sa quête reste personnelle et ne souffre jamais que le public en prenne le relais. On peut censurer un peintre et le renvoyer à son atelier, mais pas donner à sa place les derniers coups de pinceau. Fritz Lang, Baudelaire, empêchés par leur producteur ou leur censeur, ont produit sous la contrainte des œuvres splendides, sans doute plus belles encore d’avoir lutté pour exister ; mais qu’on n’aille pas croire qu’ils eussent jamais laissé la caméra, la rime au mains de ceux qui les désapprouvaient !
Le public peut être débonnaire, ou infliger à l’œuvre l’impitoyable sentence de l’inquisiteur, et se voir obéi, il n’en obtient pas pour autant le droit de mettre directement la main à la pâte contre son auteur ; je crois que n’importe quel artiste qui se respecte préférera l’autodafé à cette humiliation.
Ceci, pour vous parler de la fin de Naissance des pieuvres et 4 mois, 3 semaines et 2 jours.
Naissance des pieuvres, ou les premières fois homosexuelles de deux adolescentes françaises ; 4 mois, 3 semaines et 2 jours, ou le cauchemar, pour deux jeunes femme roumaines, d’un avortement clandestin sous l’ère Ceaucescu. Deux gravités, deux âges de la vie, deux pays, deux histoires, etc., etc. Presque une même fin. Le même genre de fin.
Dans une piscine, deux jeunes filles flottent en étoile, côte à côte et tout habillées. Silencieuses, elles regardent au plafond, vers nous ou pas loin, car la caméra « plonge » vers la piscine. Il y a Marie, qui vient d’embrasser la fille dont elle est amoureuse, et Floriane, qui vient d’envoyer promener le garçon qui l’a dépucelée quelques jours plus tôt. Ce qu’elles ont vécu est très fort, et se bouscule dans leur tête ; ainsi du film, dans ce dernier plan.
A la table d’un restaurant, au rez-de-chaussée d’un hôtel, deux femmes se font face, l’une vient d’avorter dans des conditions atroces, l’autre a dû se prostituer au « faiseur d’anges » et se débarrasser du fœtus. Voilà qu’elles regardent dans le vague, et que la deuxième tourne les yeux vers nous, ou juste à côté. Ce qu’elles ont vécu est très fort, très dur, et se bouscule dans leur tête ; ainsi du film, dans ce dernier plan.
Dans les deux cas, un peu la même fin, un peu ce portrait à remplir dont je vous parlais. A nous de faire le travail, à nous de lire dans la tête des personnages qui ne parlent plus, et dans le silence desquels s’interrompt l’histoire. Et c’est faisable… C’est même très facile à faire, et l’on nous y aide, d’ailleurs, en nous regardant du coin de l’œil : les personnages pensent en nous, nous pensons en eux. Ils sont nous. Et ce que nous penserions à leur place, eh bien c’est cela, la fin.
A l’exception de cette fin, tous les spectateurs auront sans doute vu naître les mêmes pieuvres et avorter d’un même fœtus : ils auront apprécié ou pas, trouvé à cela des échos personnels, universels, ou pas. En tous cas, ils pourraient en discuter.
La fin, elle, n’est de fait pas discutable. Elle est à compléter par chacun, et de chacun. On est invité à brosser son autoportrait sur les personnages, par l’entremise roublarde d’un demi regard caméra. Le réalisateur nous fait un appel du pied et puis, recule ; à nous de jouer. Notre regard est tout aussi important que le sien : peut-être plus. Après tout, le final nous revient !
Et nous voilà en Démagogie.
Pourtant, qui a jamais dit que le cinéma filmait la pensée tout seul, sans qu’il fût besoin d’un réalisateur ? Posez une caméra sur un trépied, filmez-vous une demi-heure, projetez-vous à des amis ou des inconnus, demandez-leur de lire en vous, ils liront. Ce qu’ils veulent, ce qui leur chante, mais ils liront. Répétez l’expérience avec les deux fins dont il est question, et je gage que chacun y verra, comme on donne forme aux nuages selon sa fantaisie, une fin, ou une autre, des pensées de toutes sortes, dont la seule limite sera d’être nourries du film qui précède et, tout entier, cherche à se ramasser dans sa fin.
Quand Rohmer, dans Les Amours d’Astrée et de Céladon, choisit de finir son film, c’est sur un plan où s’embrassent deux personnages, dans toute la passion de leurs retrouvailles ; mais il s’y joue autre chose que leur attirance physique. Astrée, entre deux baisers, délivre Céladon de l’interdiction qu’elle lui avait faite de jamais reparaître à ses yeux. Déguisé en femme - ce qui est un moyen pour lui d’approcher Astrée sans vraiment enfreindre son commandement, - puis deviné par elle, il est enfin libéré par ses mots. Le dénouement peut avoir lieu, et la fin prend un sens : quasi-mécanique, me direz-vous, mais qui imbrique le coeur des personnages à l’action, tisse la trame de l’histoire à celle des êtres. Et donne au film, sans l’exempter de mystère, sa clarté, sa vérité. Qui soutiendrait que Céladon ne se sent toujours pas le droit de demeurer auprès d’Astrée, ou qu’elle ne lui a pas pardonné, se tromperait tout bonnement ; car il y a là, bien que fort simple, quelque chose à comprendre. On peut véritablement lire le bonheur de ces deux personnages, dont les transports amoureux, que Rohmer parvient à investir d’une puissante charge érotique, sont avant tout logiques, commandés par les nécessités de la situation dramatique.
Lire les intentions des personnages, c’est comprendre ce qui se joue en eux et autour d’eux. C’est entrer dans le film les yeux ouverts. Le cinéma doit nous laisser la possibilité d’une telle lecture. Faute de quoi, il n’est qu’une foire aux affects, où l’on se rend pour vider son sac, vaille que vaille, en échange d’une identification grossière, souvent engendrée dans le malentendu.
Si toutefois vous pensez que cette lisibilité minimum - sans laquelle la mise en scène n’aurait plus lieu d’être, - est avant tout desséchante pour le coeur, autant admettre par la même que pour vous, tous les films se valent, dès lors qu’il est dit qu’un personnage bipède y éprouve quelque chose. Car le voir, le comprendre sont autre chose, tant il est vrai qu’au cinéma, le sentiment ne doit pas être démêlé de la pensée.
Sigismond
J’ai aussi vu un film de la Fémis : Retribution, de Kiyoshi Kurosawa, et un film japonais : Naissance des pieuvres.
A part ça ? A part ça, l’ami Sigismond a écrit un nouvel article, sur certains films dont il a été un peu question ici. Bonne lecture.
Un peintre coréen, que le succès rencontré soudainement fit, en quelques mois, passer de la précarité au juteux réseau international de quelques grandes galeries, me montrait un jour ce qu’il venait d’achever. Sur tout un mur de son atelier étaient accrochés, en deux rangées superposées, une vingtaine de portraits au fusain, sombres et noueux comme il les affectionne.
Dix-neuf portraits pour être précis ; la rangée du dessous se terminait par une feuille laissée vierge.
Il attendit ma réaction, qui alla de soi.
- Encore un et tu as fini ?
Il souriait de satisfaction.
- Non, c’est terminé. La place laissée vide, c’est celle du spectateur : à lui d’y projeter son propre portrait, pour faire partie de l’œuvre.
Glacé par tant de démagogie, je restai sans répondre. Ce peintre avait depuis longtemps, la capacité de me faire hésiter entre la prise en compte de ses talents, et sa propension à la facilité, à la complaisance la plus criarde envers le public ; de ce jour, cette dernière me sembla lui aller mieux et de façon définitive.
Car un tel gadget - « projettes-y, public, ce que tu veux » - est tout simplement anti-artistique. Au sens où, si l’artiste ne sait que très imparfaitement où il va, sa quête reste personnelle et ne souffre jamais que le public en prenne le relais. On peut censurer un peintre et le renvoyer à son atelier, mais pas donner à sa place les derniers coups de pinceau. Fritz Lang, Baudelaire, empêchés par leur producteur ou leur censeur, ont produit sous la contrainte des œuvres splendides, sans doute plus belles encore d’avoir lutté pour exister ; mais qu’on n’aille pas croire qu’ils eussent jamais laissé la caméra, la rime au mains de ceux qui les désapprouvaient !
Le public peut être débonnaire, ou infliger à l’œuvre l’impitoyable sentence de l’inquisiteur, et se voir obéi, il n’en obtient pas pour autant le droit de mettre directement la main à la pâte contre son auteur ; je crois que n’importe quel artiste qui se respecte préférera l’autodafé à cette humiliation.
Ceci, pour vous parler de la fin de Naissance des pieuvres et 4 mois, 3 semaines et 2 jours.
Naissance des pieuvres, ou les premières fois homosexuelles de deux adolescentes françaises ; 4 mois, 3 semaines et 2 jours, ou le cauchemar, pour deux jeunes femme roumaines, d’un avortement clandestin sous l’ère Ceaucescu. Deux gravités, deux âges de la vie, deux pays, deux histoires, etc., etc. Presque une même fin. Le même genre de fin.
Dans une piscine, deux jeunes filles flottent en étoile, côte à côte et tout habillées. Silencieuses, elles regardent au plafond, vers nous ou pas loin, car la caméra « plonge » vers la piscine. Il y a Marie, qui vient d’embrasser la fille dont elle est amoureuse, et Floriane, qui vient d’envoyer promener le garçon qui l’a dépucelée quelques jours plus tôt. Ce qu’elles ont vécu est très fort, et se bouscule dans leur tête ; ainsi du film, dans ce dernier plan.
A la table d’un restaurant, au rez-de-chaussée d’un hôtel, deux femmes se font face, l’une vient d’avorter dans des conditions atroces, l’autre a dû se prostituer au « faiseur d’anges » et se débarrasser du fœtus. Voilà qu’elles regardent dans le vague, et que la deuxième tourne les yeux vers nous, ou juste à côté. Ce qu’elles ont vécu est très fort, très dur, et se bouscule dans leur tête ; ainsi du film, dans ce dernier plan.
Dans les deux cas, un peu la même fin, un peu ce portrait à remplir dont je vous parlais. A nous de faire le travail, à nous de lire dans la tête des personnages qui ne parlent plus, et dans le silence desquels s’interrompt l’histoire. Et c’est faisable… C’est même très facile à faire, et l’on nous y aide, d’ailleurs, en nous regardant du coin de l’œil : les personnages pensent en nous, nous pensons en eux. Ils sont nous. Et ce que nous penserions à leur place, eh bien c’est cela, la fin.
A l’exception de cette fin, tous les spectateurs auront sans doute vu naître les mêmes pieuvres et avorter d’un même fœtus : ils auront apprécié ou pas, trouvé à cela des échos personnels, universels, ou pas. En tous cas, ils pourraient en discuter.
La fin, elle, n’est de fait pas discutable. Elle est à compléter par chacun, et de chacun. On est invité à brosser son autoportrait sur les personnages, par l’entremise roublarde d’un demi regard caméra. Le réalisateur nous fait un appel du pied et puis, recule ; à nous de jouer. Notre regard est tout aussi important que le sien : peut-être plus. Après tout, le final nous revient !
Et nous voilà en Démagogie.
Pourtant, qui a jamais dit que le cinéma filmait la pensée tout seul, sans qu’il fût besoin d’un réalisateur ? Posez une caméra sur un trépied, filmez-vous une demi-heure, projetez-vous à des amis ou des inconnus, demandez-leur de lire en vous, ils liront. Ce qu’ils veulent, ce qui leur chante, mais ils liront. Répétez l’expérience avec les deux fins dont il est question, et je gage que chacun y verra, comme on donne forme aux nuages selon sa fantaisie, une fin, ou une autre, des pensées de toutes sortes, dont la seule limite sera d’être nourries du film qui précède et, tout entier, cherche à se ramasser dans sa fin.
Quand Rohmer, dans Les Amours d’Astrée et de Céladon, choisit de finir son film, c’est sur un plan où s’embrassent deux personnages, dans toute la passion de leurs retrouvailles ; mais il s’y joue autre chose que leur attirance physique. Astrée, entre deux baisers, délivre Céladon de l’interdiction qu’elle lui avait faite de jamais reparaître à ses yeux. Déguisé en femme - ce qui est un moyen pour lui d’approcher Astrée sans vraiment enfreindre son commandement, - puis deviné par elle, il est enfin libéré par ses mots. Le dénouement peut avoir lieu, et la fin prend un sens : quasi-mécanique, me direz-vous, mais qui imbrique le coeur des personnages à l’action, tisse la trame de l’histoire à celle des êtres. Et donne au film, sans l’exempter de mystère, sa clarté, sa vérité. Qui soutiendrait que Céladon ne se sent toujours pas le droit de demeurer auprès d’Astrée, ou qu’elle ne lui a pas pardonné, se tromperait tout bonnement ; car il y a là, bien que fort simple, quelque chose à comprendre. On peut véritablement lire le bonheur de ces deux personnages, dont les transports amoureux, que Rohmer parvient à investir d’une puissante charge érotique, sont avant tout logiques, commandés par les nécessités de la situation dramatique.
Lire les intentions des personnages, c’est comprendre ce qui se joue en eux et autour d’eux. C’est entrer dans le film les yeux ouverts. Le cinéma doit nous laisser la possibilité d’une telle lecture. Faute de quoi, il n’est qu’une foire aux affects, où l’on se rend pour vider son sac, vaille que vaille, en échange d’une identification grossière, souvent engendrée dans le malentendu.
Si toutefois vous pensez que cette lisibilité minimum - sans laquelle la mise en scène n’aurait plus lieu d’être, - est avant tout desséchante pour le coeur, autant admettre par la même que pour vous, tous les films se valent, dès lors qu’il est dit qu’un personnage bipède y éprouve quelque chose. Car le voir, le comprendre sont autre chose, tant il est vrai qu’au cinéma, le sentiment ne doit pas être démêlé de la pensée.
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