vendredi, novembre 16, 2007

De deux baudruches et d'une politique de l'autruche

J’attends avec impatience que d’autres mains viennent m’aider à l’enfoncer, ce sacré clou qui peine à fissurer ce sacré mur.
Ce mur, appelons-le « cinéphilie », mot très impropre d’ailleurs, puisque les cinéphiles actuels n’aiment pas tant le cinéma que les passions tout extérieures qu’il draine dans son sillage : régressions en tous genres, mondanités, vanités, soif de pères et de héros prenant la forme d’un culte délirant de l’Artiste (Lynch, Kubrick, Godard élevés au rang de quasi-divinités mystiques…), infinis épanchements critiques sans objet ni sujet, etc.
Passons. Quel est ce clou qu’il nous faut, les amis, enfoncer un peu plus avant ? J’expose une fois de plus ma petite idée, au risque de paraître obsessionnel et très prétentieux – je crois n’être ni l’un ni l’autre.

En marge du cinéma hollywoodien à grand spectacle de la fin des années 1970, industrie qui, après deux décennies difficiles, retrouvait sa vitalité grâce à une avalanche de tout nouveaux effets spéciaux et capitaux, une poignée de cinéastes suffisamment égocentriques et énervés eurent l’idée d’ajouter à leurs grosses machines sans personnalité une relative gravité, une manière de « souffle épique » qui firent sans problème office de caractère, voire de « style », et les projetèrent en grands Artistes de leur temps. Ces films, ce furent les trop fameux Raging Bull, Taxi Driver, Apocalypse Now, Voyage au bout de l’enfer, Scarface, qui ont tant marqué ma génération et la suivante.
Le succès commercial de ces machines fut plutôt au rendez-vous (il faut dire que les risques pris étaient minces) ; mais il y a plus important pour nous, c’est-à-dire pour l’intelligence française : l’étonnant et injustifiable succès de ces machines auprès de nos intellectuels appelés les « critiques de cinéma »… Plus étonnant encore : ce succès critique, trente ans après cet impressionnant coup de bluff, ne se dément pas. Les baudruches n’ont peut-être même jamais été si grasses. Car pour ces intellectuels, nous avons affaire à des Génies indiscutables. S’ils discutent parfois âprement la beauté des films d’Altman, de Rivette, de Straub et Huillet ou de Chabrol, jamais ils ne décortiquent, jamais ils ne se préoccupent de découvrir l’idéologie ou tout au moins les ficelles dramatiques et esthétiques des films de ces Génies. Ils préfèrent courir les rejoindre en Amérique à la moindre occasion pour leur y tresser des lauriers. (Voyez, entre mille exemples, la une des Cahiers du cinéma, ce mois-ci.) Triste effet secondaire d’une « politique des Auteurs » devenue véritable « politique de l’autruche »…
Ces gros malins qui ont eu le beurre et l’argent du beurre, qui sont-ils ? Je les ai maintes fois cités : ils sont américains et se nomment Coppola, Scorsese, Cimino, De Palma, auxquels j’adjoindrais le Canadien Cronenberg, ce dernier ayant eu à peu près la même trajectoire que les autres, un parcours qui les a, les uns et les autres, conduits de l’ultraviolence criarde du tournant des années 80 à l’ahurissante laideur, à l’incroyable bêtise, à l’hallucinante vulgarité de ces films des années 2000 qui ont pour titres Gangs of New York, Aviator, A History of Violence, Femme fatale, le Dahlia noir, et aujourd’hui Les Promesses de l’ombre et L’Homme sans âge.

Ici une parenthèse un peu longue, je m’en excuse par avance.
Comment savoir qu’on se trompe sur un cinéaste qu’on croit aimer ? Simplement, il suffit d’observer comment ce cinéaste évolue et d’en profiter pour réviser son jugement sur lui à la lumière de cette évolution.
C’est ainsi que j’en suis venu, en voyant The Pillow Book, à rejeter une fois pour toutes l’ensemble de « l’œuvre » de Peter Greenaway, en découvrant Million Dollar Baby à revoir et détester presque chaque film d’Eastwood, et c’est en m’ennuyant considérablement, pour ne pas dire plus, devant ExistenZ, ce monument de fatuité et de démagogie, que j’en suis arrivé à me demander si j’avais réellement aimé Videodrome, Dead Zone, Crash… ou si je n’avais pas plutôt été victime des effets de manche de ce monsieur Cronenberg comme, aussi bien, de mon aveuglement (j’ai mis un certain temps à comprendre qu’on apprenait à voir les films, que cette faculté n’était pas acquise dès ses 6 ans, ne le serait d’ailleurs jamais).
Ainsi j’ai revu ces films que j’ai longtemps cru aimer, qu’au fond je n’avais pas tant aimé que ça, qui m’avaient, au mieux, fasciné – or s’il est une autre chose que j’ai comprise, c’est bien que la fascination n’est pas le plus adulte ni le plus intéressant ni le plus épanouissant des états dans lesquels nous plongent les films. L’état de fascination, après tout, n’est-ce pas le contraire de l’état de lucidité ? Je reconnais volontiers que certains films atteignent de telles hauteurs, de tels sommets d’intelligence et de beauté qu’ils en deviennent, à ce moment-là, au moment de les atteindre, proprement fascinants, je pense aux films de Mizoguchi, de Dreyer, de Bresson, de Straub et Huillet. Dirais-je cela de Crash ? J’ai su en le revoyant que ce film-là n’était pas fascinant pour les mêmes raisons que deviennent pour moi fascinants les Contes de la lune vague après la pluie ; qu’en réalité ce film de Cronenberg ne fait qu’employer les moyens les plus vulgaires pour tenter de rendre quasi-automatique chez le spectateur cet état d’hébétude qu’au fond je juge proche de la pure et simple stupidité.
J’aurais certes dû me méfier, le jour où j’ai vu Crash la première fois, cependant j’étais jeune et impressionnable. (Je suis plus méfiant aujourd’hui.) Or, le cinéphile d’aujourd’hui ressemble souvent à ce que j’étais alors : il est jeune – même et peut-être surtout lorsqu’il a 40 ans ou plus – et il est impressionnable. Et l’impression qu’il ressent devant tel ou tel mauvais film vaguement ambigu, faussement inventif, il ne veut pas revenir dessus. Cela, je ne le comprends plus. Il faut bien avancer, dans la vie, non ? Pour moi, voir un film c’est un peu comme voir un ami : on attend davantage de cette rencontre qu’un assoupissement, qu’une hypnose passagère ; on attend de l’ami – du film – quelque chose qui soit à la hauteur de cette amitié – de notre « cinéphilie » –, non ?
Fin de cette longue parenthèse.




Cronenberg a quelque peu abandonné, ces temps-ci, son registre habituel, celui du fantastique. C’est le moment ou jamais d’en profiter pour ouvrir les yeux sur les petits tours minables de cet illusionniste (dont du reste je remarque que le seul et unique sujet devient de plus en plus l’imposture même, comme chez son compère en fourberie Lars von Trier…).
Que nous racontent Les Promesses de l’ombre, son dernier « opus » ? Je vais y venir. En attendant, je vais commencer par prendre un exemple précis : voyez comme, dès la première scène, Cronenberg manipule les représentations pour nous violenter le plus gratuitement du monde. Il nous assène d'entrée de jeu : 1) l’attitude hypocrite, faussement enjouée, cachant en fait des intentions criminelles, d’un barbier (d’origine orientale), 2) l’idiotie (au sens propre) du fils de ce barbier, et 3) l’égorgement en gros plan du client russe par le fils idiot.
Je n’ai rien contre une certaine violence faite au spectateur quand elle a un sens et une forme. Je vois bien que Cronenberg veut choquer, gêner, violenter, mais la question est : pourquoi et avec quels moyens ? On confond trop souvent la critique avec l’art de paraphraser les intentions de « l’auteur ». La critique, n’est-ce pas plutôt l’examen du sens d’une œuvre (ou de son jeu avec différents sens) combiné à l’examen des moyens mis en œuvre pour atteindre ce sens, ou pour jouer de ses différents sens ?
Revenons à cette première scène. Le double jeu du barbier – qui explique benoîtement à son client que son fils, ici présent, ne veut pas exécuter une certaine tâche pour lui, la tâche en question étant l’égorgement, chose qui n’est évidemment pas dite mais facile à deviner – ce double jeu est incompréhensible. Où a-t-on vu un meurtrier sous-entendre devant sa victime qu’il veut le tuer, au moment même où il va le faire ? C’est déjà mentir sur ce qu’est le préparatif d’un meurtre. Un meurtre est une chose terrible à faire, terriblement difficile à exécuter, il n’est pas besoin d’en avoir commis un pour l’imaginer.
Cronenberg, dont l’optique est hollywoodienne, même s’il s’en défend, a dans l’idée que le spectateur de cinéma n’exige pas d’un film qu’il lui montre la réalité nue, que le spectateur de cinéma en attend davantage, qu’il en veut pour son argent, et c’est la raison pour laquelle il a agrémenté sa scène. Mais ce qu’est Cronenberg, ce qu’il pense, ce qu’il a, pour dire la chose franchement, dans le slip, se révèle précisément dans ce fait même qu’il ne sait pas agrémenter une scène – qui plus est la première, en tant que telle déterminante – autrement qu’en la caricaturant, qu’en rendant bêtement spectaculaire ce qui pourtant, à ce moment précis, nécessitait tout au contraire pudeur et doigté.
Car il y avait mille façons de caractériser ce barbier et d’introduire le climat de violence du film, et Cronenberg n’a trouvé que ça : faire ricaner le tueur (même s’il ne ricane pas littéralement, son double langage fait exactement cet effet). Voilà qui donne le ton du film : pseudo-ambiguité, vraie trivialité, bêtise profonde.
Car si d’un côté, Cronenberg lisse ses images au maximum (on parlera tout au long du film de crimes, prostitution, etc., mais jamais la misère n’apparaîtra en tant que telle à l’écran, refoulée qu’elle est par le « style » toujours très propre, très soigné du cinéaste : regard clinique sur les corps, travellings précis, lumières chatoyantes, cadres millimétrés), de l’autre il rend presque chaque comportement trivial ou grotesque.
L’apparente gravité de l’ensemble du film, qui fera son succès, bien qu’il soit en vérité une oeuvrette superficielle de petit malin, tient à trois choses : sa musique envahissante, sorte d’interminable lamento ; son sujet : le malheur de ces filles de l’Est que des maffieux forcent à se prostituer à l’Ouest, sujet d’ailleurs à la mode qui, parce qu’il en appelle à des sentiments mêlés de compassion et de voyeurisme, fait les choux gras des émissions de seconde partie de soirée à la TV ; enfin, le point de vue général du film, qui n’est autre que celui, humaniste, raisonnable, bienveillant, de l’héroïne jouée par Naomi Watts, que scandalisent évidemment toutes les horreurs qu’elle découvre en même temps que nous. Cette jeune femme représente le point de vue honorable : elle s’insurge contre le malheur de la prostituée qu’elle a vu mourir en couches au début du film. Or, que nous racontent Les Promesses de l’ombre à part que le film se trouve être de son côté à elle, c’est-à-dire dans le bon camp ?
Le bad guy, le grand et sirupeux mafieux aux yeux bleus très clairs qui un temps semble fasciner la jeune femme (seule partie du film où affleure le risque d’une légère mais réelle ambiguïté), tombe bien vite le masque et se met à la menacer explicitement. Pas de problème, il sera puni, dormez tranquilles bonnes gens. Tandis que le « chauffeur », joué par Viggo Mortensen, pour lequel la jeune femme craque, se révèlera offrir des voyages en première classe aux gens qu’il doit tuer, etc. Tout va bien, il est de la police.
Eh oui, tout va pour le mieux dans le petit monde fliqué de Cronenberg, et l’ambiguïté dont ce cinéma se targue n’est, je le répète, que l’effet d’un petit jeu de dispersion, dans le cours du récit, des informations relatives aux personnages. Et le film de nous rassurer : un méchant qui a du sex appeal ne saurait être le vrai méchant. Bonne conscience à tous les étages, et à chaque étage son petit effet de violence, de menace ou de pleurnicherie… Les Promesses de l’ombre, ça n’est que ça : de la rhétorique – une rhétorique très pauvre, jeu d’identifications et de projections on ne peut plus sommaire – agrémentée de petites caricatures censées troubler ou fasciner. C’est-à-dire, en définitive, rendre stupides.

[Il faut lire, toujours sur ce film, le concis et beau texte de Ludovic Maubreuil, au point de vue très voisin du mien.]

...

Pour L’Homme sans âge de Coppola, c’est un autre problème. Même si l’on reste dans le registre de la fascination, de l’intimidation, l’univers du film est encore plus confiné que chez Cronenberg. Il faut dire que le sujet ne se prêtait pas à une éventuelle expansion : à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, un Roumain, génie solitaire, est frappé par la foudre ; il rajeunit, devient de plus en plus génial, une sorte de super-héros (il sait le contenu des livres rien qu’en contemplant leurs couvertures), mais il doit fuir les grandes puissances en guerre qui veulent chacune l’instrumentaliser.
Je ne m’étendrai pas autant sur ce film dont le ridicule achevé saute aux yeux. Les scènes où Tim Roth se parle à lui-même en changeant d’expression d’un plan à l’autre (pour cause, nous explique-t-on, de dédoublement de personnalité) sont peut-être d’un génie, mais alors d’un génie passablement croulant et sénile. Et dire que Coppola n’avait pas fait de film depuis dix ans…


Premier effet très désagréable de L’Homme sans âge : les voix des protagonistes. Que les acteurs soient près ou loin de la caméra, leur voix est toujours exactement à la même hauteur, beaucoup trop présente, d’une proximité factice qui fait mentir tous les espaces, intérieurs et extérieurs, que la caméra nous montre. Non seulement les dialogues sont littéraires et ronflants, l’intonation uniment théâtrale, mais en plus les voix ont été artificiellement gonflées et lissées en salle de mixage, rendant tout la bande-son insupportable.
Il y également le langage : on est en Roumanie, les Roumains parlent aux Roumains, et pourtant tous parlent… anglais. Comble de la tartufferie : ils roulent les r, histoire d’évoquer quand même les langues de l’Est ! Coppola a, paraît-il, produit lui-même son film ; dans ce cas, il ne pouvait pas trouver des acteurs roumains pour jouer des Roumains, au lieu de Tim Roth et Bruno Ganz ? A la limite, on pourrait s’y habituer, mais fort étrangement, au moment de montrer les nazis, Coppola les fait parler, ceux-là, allemand. J’imagine que c’est parce qu’on n'a pas le droit de faire parler des nazis dans la langue de la Démocratie…
Mais penchons-nous sur ces nazis et sur le rôle qu’ils jouent dans cette farce. S’ils s’intéressent au personnage joué par Tim Roth, c’est parce qu’ils s’imaginent, nous dit le film, pouvoir créer une race de surhommes en électrifiant les populations. Et Coppola de filmer une scène antinazie grotesque, tout droit sortie d’une parodie de film muet à la Guy Maddin : un nazi ricanant, l’air complètement taré, qui du haut de son bureau électrifie un cheval tenu en l’air par des câbles…
Eh oui, le surhomme, triste fantasme en vérité. Mais au fait, qu’est-ce qui a intéressé Coppola dans cette histoire, à part précisément ce fait que son héros est un surhomme ? Or, d’une part ce sujet conduisait forcément Coppola à faire fausse route esthétique, car montrer le génie est chose très casse-gueule, et ici les sommets du ridicule sont atteints dès les premières images. Mais on peut aussi se demander ce que Coppola a à nous dire sur ce sujet, le Génie… Qu’entre génies – lui et son héros – on se comprend ? Qu’en tant que génie, lui, Coppola, s’est pleinement identifié à son personnage de génie ?.. Et quoi de plus stérile en fin de compte que ce sujet puisque ce film, en plus d’être affreusement laid et interminablement explicatif, n’invente rien, suit péniblement sa petite histoire de développement des facultés de notre X-Man, et pose, tout du long, au film à grand sujet, avec tout le ton solennel et douloureux qui sied à ce genre de pudding prétentieux.

A ce propos, remarquons que Coppola et Cronenberg utilisent exactement le même vieux truc pour nous attacher à leur personnage principal : dans Les Promesses de l’ombre, l’héroïne a perdu sa fille, dans L’Homme sans âge, le héros a perdu sa fiancée… Prétextes humanistes – vous connaissez comme moi la chanson – pour bien nous dire de quel côté sont ces films, du côté évidemment de la souffrance humaine, c’est-à-dire, dramaturgiquement parlant, de l’empathie facile, de l’identification en un claquement de doigt, de l’amour de son prochain livré clés en main. Toutes choses fort nécessaires quand on n’est, comme ces messieurs, ni dans la recherche, ni dans l’invention de quoi que ce soit, ni dans le risque, même le plus petit, bref, quand on n’est pas dans l’art.

37 commentaires:

Sébastien a dit…

Bonjour Hyppogriffe.

Je n'avais pas été convaincu par ton précédent article, celui où tu nous sommais de "choisir notre camp" entre le puceau américain et le bobo français (les deux m'ennuient, et j'ose penser qu'il existe d'autres alternatives...)

Mais là, tout est dit. Merci pour ce texte remarquable.

Hyppogriffe a dit…

Merci, Sébastien. Peux-tu en dire plus sur les "alternatives" auxquelles tu penses?

Définitivement irréconcilé a dit…

Mon Dieu, j'aurais envie de reprendre chacune de vos phrases une par une, mais je n'en ai pas le courage. Bornons-nous donc à quelques remarques: vous fustigez la fameuse politique des auteurs sans bien comprendre de quoi il s'agit; en rejetant totalement certains auteurs vous agissez aussi bêtement que ceux qui encensent tout et n'importe quoi...
Vous voudriez nous faire croire qu'aucun film des auteurs cités ne trouve grâce à vos yeux? Si oui, cela suffit à démontrer votre bêtise... Si non, alors pourquoi ne parlez-vous pas de ces exceptions?

Par ailleurs, je vous recommenderais d'être très prudent face à des cinéastes comme Straub ou Chabrol; il se pourrait que leurs prochains films vous dégoûtent de leurs oeuvres toutes entières. Pour Altman c'est trop tard, il est mort, le bougre. Mais puisqu'on parle de lui, permettez-moi de vous apprendre que Dominique Noguez trouvait MASH idiot (voire douteux) car il rendait la guerre sympathique... Voyez combien l'"idéologie" d'un auteur peut être floue, car je doute que vous ayez la même interprétation.

Ainsi donc, il vous a suffi à chaque fois d'un film pour que vous soyez touché par la grâce, désormais détenteur de la Vérité. Ce que vous n'aviez pas vu jusqu'alors vous est apparu comme évident: Eastwood est un fasciste, De Palma est vulgaire, etc etc... Autrement dit vous êtes passé d'un aveuglement à un autre, refusant de voir les qualités d'un film pour le rejeter totalement. Un film peut avoir des défauts sans pour autant être mauvais, bien au contraire. Sans compter que certains prétendus défauts ne le sont pas du tout. Oui il y a toujours (ou presque) un côté trivial, vulgaire chez De Palma, et alors? Cet effet est tellement recherché qu'il devrait vous faire vous poser des questions. Etrangement, cette même vulgarité ne vous gêne pas quand il s'agit de Claude Chabrol...
Ce qui nous amène à Coppola, la fameuse scène avec le nazi fou dans L'Homme sans Ages est elle aussi volontairement poussive et lorgne du côté de la série Z; si seulement vous aviez compris que Coppola effectuait avec ce film un voyage au coeur du cinéma et de ses genres. (au passage c'est quand même très fort de réussir à parler de ce film sans placer une seule fois le mot "temps"). Votre critique est puérile et se borne à la dénonciation de certaines choses qui vous ont agacé alors que vous n'avez même pas compris de quoi il s'agissait dans ce film. [Ou plutôt: vous n'avez même pas cherché à comprendre, votre avis était déjà fait en entrant dans la salle (le cinéma est censé être un plaisir quand même, je ne comprends pas votre masochisme)]. C'est à peu près aussi bête que de dire que les acteurs jouent mal chez Bresson.

Pour finir, quelques remarques sur vous même. Vous êtes modeste: vous dites ne pas être prétentieux. Généreux, également: vous vous attaquez aux cinéastes qui (selon vous) prennent de haut leurs personnages, par exemple Eastwood. Pourtant, à vous lire, transpirent l'auto-suffisance, le plaisir à aller contre la doxa, à rabaisser vos interlocuteurs sur les forums. Eastwood se donne (parfois) le beau rôle? Vous aussi. Prenons votre magnifique entrée dans l'un des forums du père Kaganski: "C'est bien ça le problème", commentant l'amour du rédacteur pour Almodovar et Eastwood. Bel exemple d'agressivité facile, qui ne cherche même pas à argumenter (vous allez me dire que vous l'avez fait par la suite, mais c'était déjà trop tard); certains cinéastes méprisent selon vous leurs personnages; pour ma part, et quand bien même cela serait vrai, je trouve ça moins grave que mépriser ceux qui ne pensent pas comme moi. Vous êtes une sorte de fasciste de la pensée... Vous n'acceptez pas que l'on pense différemment, vous vous croyez investi de la Vérité qui vous donne le droit de porter un regard hautain sur les autres. Cf. votre attitude par rapport à Chauvin: au début vous vous en preniez à lui, le cinéphile tel que vous les haïssez; et pourtant on peut lire sur chronicart un mot de votre part très élogieux concernant l'une de ses critiques d'un Chabrol. Chauvin a "compris" Chabrol; après avoir subi votre mépris, il a le droit à un semblant de respect...

Je vais m'arrêter là, il y a déjà de quoi vous donner à réfléchir un petit peu, en espérant que cela aide à changer votre attitude de petit chroniqueur hautain et polémiste sans grand talent.

[je précise que je n'ai rien contre ceux qui ne pensent pas comme moi, c-a-d par ex. ceux qui n'aiment pas les cinéastes US des années 70. Au contraire l'échange de points de vue est intéressant, du moment qu'il reste respectueux des positions d'autrui. Ce n'est pas vraiment le cas ici, d'où mon ton légèrement irrespectueux lui aussi]

Rom a dit…

En ce qui concerne Eastwood, je n'ai jamais compris que l'on le porte aux nues avec des films tels que "Million Dollar Baby" ou "Mystic River". Je me demande si à force d'être traité de "grand auteur", il n'a pas fini par croire qu'il en est un et à se "placer" dans ce rôle, livrant des films indignes.

Hyppogriffe a dit…

Je crois que vous avez raison, Rom. Et quand on voit "Inland Empire", on peut penser que la même chose est arrivée à Lynch.

Au garçon qui me qualifie de "fasciste de la pensée", je répondrai tout à l'heure.
Je remarque déjà, avec un certain amusement, que son besoin de m'éreinter, de me tirer l'oreille en levant l'index, de me "donner à réfléchir" - magnifique, celle-ci! - a été irrépressible, malgré l'immense mépris qu'il prétend par ailleurs me vouer, et qui doit être de l'amour pour être si enflammé...
Ainsi, ce garçon (que j'ai croisé sur le blog de Kaganski il y a un petit mois) veut "donner à réfléchir" au "chroniqueur hautain et polémiste" que je suis... Mais a-t-il lui-même réfléchi cinq minutes avant de monter sur ses grands chevaux? A-t-il pesé ses accusations? On voit bien que non, j'y reviens très vite.

Sébastien a dit…

Eh bien, ces derniers mois, j'ai vu un blockbuster audacieux
Les fils de l'homme

...mais aussi des films hollywoodiens classiques et solides
Zodiac
Michael Clayton

...un succès public pour une fois mérité
La vie des autres

...des oeuvres d'Europe de l'Est ou d'Afrique ne présentant aucun des tics du "world cinema"
Armin
Daratt

...des films coréens intenses
Secret sunshine
Time

...de vieux cinéastes français en forme
La fille coupée en deux
Ne touchez pas à la hache

...des documentaires originaux et passionnants
Le brahmane du Komintern
Notre pain quotidien

...et une Palme d'Or qui, puisant dans le cinéma des Dardenne - qui n'est pas le plus mauvais qu'on puisse prendre pour modèle -, s'est révélée tout à fait estimable à mes yeux.

Tu trouveras sans doute que certains de ces films ne méritent pas tant d'éloges. Mais le moindre d'entre eux me semble montrer plus d'ambition et de respect (du public, des personnages) que le plus regardable des films du gang Apatow - Supergrave, qui m'a fait passer un bon moment mais pour lequel j'ai un peu passé l'âge de m'enthousiasmer.

Pour en revenir à ton texte, ce qui m'y touche le plus, c'est ta description de l'état de fascination. Comme beaucoup de cinéphiles, dont toi visiblement, je suis passé par cette phase où je recherchais moins l'intelligence et la pertinence que la sidération. La puissance hypnotique des images passait avant les personnages et la force du récit. Je travaille à en revenir - mais combien de spectateurs (et de critiques, amateurs ou professionnels) en sont encore à crier au génie devant chaque nouvelle tarantinade ?

Et tu as raison, on apprend à voir des films. Il y a juste beaucoup de cancres.

Hyppogriffe a dit…

« Vous voudriez nous faire croire qu'aucun film des auteurs cités ne trouve grâce à vos yeux? Si oui, cela suffit à démontrer votre bêtise... Si non, alors pourquoi ne parlez-vous pas de ces exceptions? »

Tiens, oui, excellente question : pourquoi ? Mais grâce à Dieu vous faites en même temps les (fausses) questions et les (perfides) réponses : si je ne parle pas des bons films de Coppola, c’est soit parce que je suis « bête » soit parce que je suis de mauvaise foi, et rien d’autre… Vous prétendez défendre le « dialogue », or regardez-vous : vous parlez tout seul. Pour ma part, je ne prétends pas m’adresser à quelqu’un de précis, mais vous, qui réagissez à mon texte, essayez un peu d’entamer un dialogue, que diable ! Si vous en êtes capable…
Il se trouve en effet, beach boy, qu’il y a quelques films de Coppola ou de De Palma que je ne déteste pas. Mais il se trouve aussi que là où l’éloge est général et massif, je préfère quant à moi insister sur la médiocrité de l’œuvre de ces gens. C’est une petite provocation très circonscrite, puisqu’elle ne dépasse qu’à peine l’espace de ce blog, ce qui ne l’empêche pas d’être un peu réfléchie et politique. Elle connaît d’ailleurs un petit succès : voyez votre réaction.

« Par ailleurs, je vous recommenderais d'être très prudent face à des cinéastes comme Straub ou Chabrol; il se pourrait que leurs prochains films vous dégoûtent de leurs oeuvres toutes entières. »

A ceci près que 1) trop tard, mon admiration pour les œuvres de Chabrol ou Straub n’ayant pas cessé de s’approfondir pour atteindre le point où elle devient une histoire de fidélité, et que 2) tout oppose leur cinéma, honnête et modeste, et celui, spectaculaire et faux-cul, de Coppola et consorts, qui ne savent pas progresser, qui ne font que ressasser.

« permettez-moi de vous apprendre que Dominique Noguez trouvait MASH idiot (voire douteux) car il rendait la guerre sympathique... Voyez combien l'"idéologie" d'un auteur peut être floue, car je doute que vous ayez la même interprétation. »

Qui est Dominique Noguez ? En quoi son jugement sur M.A.S.H. devrait-il m’importer ? Cela dit, moi aussi je trouve M.A.S.H. idiot, mais pas seulement. Et parmi les autres films suivants d’Altman, il y en a d’extraordinaires.

« Ainsi donc, il vous a suffi à chaque fois d'un film pour que vous soyez touché par la grâce, désormais détenteur de la Vérité. »

C’est vous qui le dites, moi je parle seulement de ce que je pense être vrai, pas de « la Vérité », ce sont vos mots, c’est sans doute votre obsession, je ne les partage pas.

« Ce que vous n'aviez pas vu jusqu'alors vous est apparu comme évident: Eastwood est un fasciste, De Palma est vulgaire, etc etc... Autrement dit vous êtes passé d'un aveuglement à un autre, refusant de voir les qualités d'un film pour le rejeter totalement. Un film peut avoir des défauts sans pour autant être mauvais, bien au contraire. »

Je vous répondrai en vous renvoyant votre question : pourquoi parler forcément des qualités plutôt que des défauts de ces films ? Et pourquoi ne pas cesser d’ériger en toute occasion ces pseudo-qualités en preuves indubitables qu’on a affaire à de grands Artistes ? Et on en revient à ce que j’écrivais : ces Génies sont bel et bien devenus indiscutables. Et cette position critique en grande partie inconsciente et suiviste est la preuve d’un immense recul intellectuel.

« Sans compter que certains prétendus défauts ne le sont pas du tout. »

C’est vrai, mais il est vrai aussi que certains défauts sont insupportables. Tenez : ne trouvez-vous pas mes propres défauts insupportables ?..

« Oui il y a toujours (ou presque) un côté trivial, vulgaire chez De Palma, et alors? Cet effet est tellement recherché qu'il devrait vous faire vous poser des questions. Etrangement, cette même vulgarité ne vous gêne pas quand il s'agit de Claude Chabrol... »

Ce n’est pas du tout « la même » vulgarité chez l’un et chez l’autre, quelle idée ! Chez Chabrol, ce sont les situations, les personnages qui peuvent être, parfois, vulgaires ; ce qui est surtout écœurant chez De Palma, c’est la vulgarité de sa mise en scène, pas de ce qu’il met en scène (même si le rapport entre les deux serait à étudier).

« Ce qui nous amène à Coppola, la fameuse scène avec le nazi fou dans L'Homme sans Ages est elle aussi volontairement poussive et lorgne du côté de la série Z; si seulement vous aviez compris que Coppola effectuait avec ce film un voyage au coeur du cinéma et de ses genres. (au passage c'est quand même très fort de réussir à parler de ce film sans placer une seule fois le mot "temps"). »

Voilà très exactement ce que je considère comme de la branlette critique autosatisfaite, et je comprends dès lors parfaitement pourquoi vous vous identifiez avec la critique officielle au point de voler à son secours en m’assassinant, critique officielle qui parle du Coppola exactement dans les mêmes termes que vous (cf. les articles des « Cahiers » sur le « temps » chez Coppola). J’ai déjà parlé plus haut de cette tendance de la critique à s’oublier dans la litanie des « grands thèmes » des « grands Auteurs » : « On confond trop souvent la critique avec l’art de paraphraser les intentions de « l’auteur ». »

« vous n'avez même pas cherché à comprendre, votre avis était déjà fait en entrant dans la salle »

Faux procès. Jamais il ne m’est arrivé d’entrer dans une salle de cinéma sans le désir d’être surpris et d’aimer ce qu’on va me montrer.

« Pour finir, quelques remarques sur vous même. Vous êtes modeste: vous dites ne pas être prétentieux. »

J’ai écrit : « je crois ne pas l’être ».

« à vous lire, transpirent l'auto-suffisance, le plaisir à aller contre la doxa, à rabaisser vos interlocuteurs sur les forums. Eastwood se donne (parfois) le beau rôle? Vous aussi. Prenons votre magnifique entrée dans l'un des forums du père Kaganski: "C'est bien ça le problème", commentant l'amour du rédacteur pour Almodovar et Eastwood. Bel exemple d'agressivité facile, qui ne cherche même pas à argumenter »

Autrement dit, la doxa, faudrait se refuser à aller contre ? Et pourquoi ? Quant à « rabaisser ses interlocuteurs », on voit que ça vous excite au plus haut point. Enfin non, parfois on n’a pas envie d’argumenter. Mais vous-même n’étiez pas obligé de me prendre au sérieux, si ?

« certains cinéastes méprisent selon vous leurs personnages; pour ma part, et quand bien même cela serait vrai, je trouve ça moins grave que mépriser ceux qui ne pensent pas comme moi. Vous êtes une sorte de fasciste de la pensée... Vous n'acceptez pas que l'on pense différemment, vous vous croyez investi de la Vérité qui vous donne le droit de porter un regard hautain sur les autres. »

Tout ça, c’est vous qui le dites. Moi, je continuerai à dire ce que je pense des films d’Eastwood ou de Cronenberg, même si ça ne vous plaît. Autrement dit : allez vous faire foutre, monsieur l’antifasciste.

« Cf. votre attitude par rapport à Chauvin: au début vous vous en preniez à lui, le cinéphile tel que vous les haïssez; et pourtant on peut lire sur chronicart un mot de votre part très élogieux concernant l'une de ses critiques d'un Chabrol. Chauvin a "compris" Chabrol; après avoir subi votre mépris, il a le droit à un semblant de respect... »

Où est-ce que je me s’en suis pris à Chauvin ? Vous faites sans doute référence aux deux ou trois fois où, sur son blog, très directement et sans mépris, sur des points très précis de cinéma ou de critique, je l’ai contredit. Je n’ai jamais haï Chauvin, qui n’est pas « le cinéphile » tel que je le hais, pas du tout, vous confondez Chauvin et vous.
Enfin, écrire sur le blog de Kaganski qu’aimer les films d’Almodovar, « c’est bien là le problème », ce n’est pas être spécialement méprisant, quand on y réfléchit, et quoique vous en pensiez. Mais vous ne pensez pas, vous aboyez.

« [je précise que je n'ai rien contre ceux qui ne pensent pas comme moi, c-a-d par ex. ceux qui n'aiment pas les cinéastes US des années 70. Au contraire l'échange de points de vue est intéressant, du moment qu'il reste respectueux des positions d'autrui. Ce n'est pas vraiment le cas ici, d'où mon ton légèrement irrespectueux lui aussi] »

Très nécessaire précision.

orphée a dit…

Oh mais il y a du sport ici!
Pour "Les promesses de l’ombre", je suis moi aussi très réservé, comme je l’étais pour "Spider" et "History of violence", mais je me garderais bien de rejeter tout le cinéma de Cronenberg à la lumière de ces seuls films car, sans jamais avoir été un inconditionnel, je reconnais néanmoins dans les premières œuvres une vraie puissance expressive, au-delà du dégoût qu’elles pouvaient provoquer, une puissance qui aujourd’hui a considérablement faibli. Je l’ai dit ailleurs, Cronenberg n’est pas un cinéaste du récit, c’est un "primitif" au sens où son art est surtout celui de la monstration (son existentialisme me fait doucement marrer) et non de la narration, au sens classique du terme, hollywoodien (scènes d’exposition, progression linéaire de l’action, chevilles narratives, etc, etc) mais aussi moderne quand le récit, qui n’est pas le scénario, évolue de manière plus éclaté (la fiction pure), tantôt condensé dans la violence d’une image, tantôt dilaté dans le long développement d’une séquence...(je fais court). C’est pourquoi l’ancêtre lointain de Cronenberg pourrait bien être Stroheim dont le cinéma fut lui aussi, en son temps, taxé de trivial sinon d’écoeurant à force de naturalisme excessif, à la seule différence que Stroheim conférait à la trivialité de son matériau un raffinement, une élégance, dont est bien incapable Cronenberg (raffinement ne veut pas dire polissage du style, élégance ne veut pas dire fluidité du récit). C’est pourquoi aussi les meilleurs Cronenberg ne résistent pas à plusieurs visions tant leur impact n’est justement que visuel, ce qui ne permet pas, au contraire des films qui ont une vraie texture fictionnelle, d’y découvrir à chaque fois autre chose (c’est physique, organique, métaphorique, tout ce qu’on veut mais rien de plus, donc à ne consommer qu’une ou deux fois). Dérangeants plus que fascinants -car leur caractère malsain touche finalement moins au voyeurisme (comme chez De Palma qui lui est dans la fascination de l’horreur, cf son "Dahlia noir" comme une sorte de livre ouvert sur toute son œuvre, pas inintéressant au demeurant) qu’au goût prononcé de Cronenberg pour la tératologie et les hybridations- ces films n’ont effectivement rien d’amicaux. Mais au fait pourquoi leur rencontre devrait-elle être amicale?
Sinon, pas encore vu le Coppola.

Hyppogriffe a dit…

Au temps pour moi, j'ai pris l'irréconcilié pour un autre. Je ne m'excuse auprès de personne : mes réponses n'en sont pas moins pertinentes, et le "garçon de plage" auquel je faisais référence parle exactement le même langage que mon contradicteur ici présent, à croire que les fans d'Eastwood sont tous les mêmes.

Dr Orlof a dit…

Contrairement au monsieur très énervé, je trouve le texte d'Hyppogriffe passionnant et très stimulant pour l'esprit même si pour ma part, je considère "Inland empire" comme le meilleur film de l'année et que j'aime beaucoup le Cronenberg.
Je trouve que vous mettez, effectivement, le doigt sur un problème insoluble Hyppogriffe: aime-t-on avant tout le film que nous voyons ou ce que nous voulons bien y projeter (en parlant des "thèmes", en essayant de relier coute que coute une oeuvre aux précédentes...)
J'ai eu l'impression en vous lisant de découvrir une véritable "critique" sachant décortiquer les films en se contentant de les regarder tel quel (d'ou mon trouble lorsque vous évoquez Cronenberg que je chéris depuis mes 15ans sans infidélités): c'est très roboratif!
Je me demande par ailleurs si ce que vous reprochez au canadien ne correspond pas,d'une certaine manière aux schémas narratifs "classiques" du cinéma hollywoodien. Certes, il est légitime de pointer certaines facilités et une certaine outrance caricaturale dans le dessin des personnages mais est-ce qu'on ne la retrouve pas chez les plus grands (Hitchcock, Ford lorsqu'il montre les bons cowboys contre les vilains indiens même si j'ai bien conscience que c'est plus compliqué que ça...)? Cronenberg s'empare d'un matériau somme toute classique mais il me semble qu'il parvient à greffer dessus ses obsessions et que son travail sur les corps est très brillant.
En définitive, je me demande si cette phrase ne donnerait pas la clé de notre désaccord : "Ainsi j’ai revu ces films que j’ai longtemps cru aimer, qu’au fond je n’avais pas tant aimé que ça, qui m’avaient, au mieux, fasciné – or s’il est une autre chose que j’ai comprise, c’est bien que la fascination n’est pas le plus adulte ni le plus intéressant ni le plus épanouissant des états dans lesquels nous plongent les films"
Daney avait commencé sa carrière en parlant d'un "art adulte" à propos de Hawks et sur la fin de sa vie, il est revenu dessus et avait compris que l'art de ce cinéaste était d'abord celui de l'enfance.Peut-être que le cinéma (surtout américain) est avant tout un art de l'enfance (pas infantile, attention!) et je pense que tous les cinéastes que vous citez (j'avoue que je ne suis pas non plus un grand fan d'Eastwood et de Cimino même si j'aime beaucoup certains de leurs films)sont du côté de cette enfance et du classicisme qu'ils ont aimé même si certains s'amusent à casser leur jouet (en particulier, De Palma). C'est finalement ce qui me touche chez eux et c'est pourquoi je ne veux pas les opposer systématiquement à la modernité pure et dure des Straub (modernité qui entre parenthèses, donne parfois des oeuvres bien plus cyniques et mesquines que celles que vous citez : je pense à certains Altman détestables comme "Prêt à porter" ou "Un mariage"!).
Je trouve que la fascination n'est pas un état si méprisable que cela et je préfère encore m'enthousiasmer pour ces grands "enfants" que pour les sinistres vieillards qui polluent le paysage français de leur pseudo-modernité grise et sans émotion (les Larrieu, Honoré, les derniers Assayas, Rouan,...)
Bien cordialement.

Hyppogriffe a dit…

Merci, Dr Orlof, ce genre de commentaires aussi est... roboratif.
Comme vous dites, il arrive qu’on trouve chez Ford ou Hitchcock des caractères simplifiés (plus souvent, du reste, dans les films de Hitchcock que dans ceux de Ford, chez qui l'Indien est souvent plus une silhouette qu'une caricature) mais c'est toujours dû à une volonté d'épure, d'efficacité, au service d'une histoire et d'une forme. Chez Cronenberg, la simplification constitue au contraire le tout du film, puisqu'elle touche les personnages principaux eux-mêmes et leurs rapports. Je ne trouve pas le matériau de Cronenberg si "classique" que vous le dites, il a au contraire une roublardise très moderne, disons même postmoderne, consistant à produire, par le moyen d'une vague contradiction suspendue entre deux termes, un long flottement, incarné ici par le personnage de Mortensen : est-il un salaud ou doit-on l'aimer? Sans que ni son éventuelle "saloperie" ni son côté aimable ne soient creusés scénaristiquement ou conceptuellement, mais seulement évoqués, telles des évidences.
Sinon, quand vous citez le "travail sur les corps", vraiment je ne vois pas de quoi vous parlez. Il n'y a pas pour moi dans ce film plus de "travail sur les corps" que dans, par exemple, "Le Royaume". Exhiber les cicatrices ou les tatouages d'un être humain ne suffit pas à "travailler le corps". C'est comme Zohiloff avec ses histoire de films qui ne sont pas des films mais, si j'ai bien compris, des agrégats de signes venus d’ailleurs etc. J'ai la conviction que ce genre de considérations est parfaitement secondaire pour Cronenberg.
Au sujet de la fascination, et de la retombée en enfance, nous ne nous opposons pas tant que ça. Je voulais signifier la fin, pour moi, d’une époque. Mais il m’arrive encore de prendre un plaisir qu’on peut taxer d’infantile devant tel policier de Lang. C’est la violence gratuite du cinéma américain contemporain qui ne provoque plus chez moi que dégoût, et plus aucun plaisir.
Vous parlez de deux Altman que je n’ai pas vus, je ne peux donc pas les défendre – et peut-être sont-ils indéfendables. Quant aux sinistres Larrieu, Honoré, etc. nous sommes d’accord, ils sont séniles.

Dr Orlof a dit…

Pour la question du « travail sur le corps », je pensais effectivement à cette histoire de tatouages que Cronenberg ne se contente pas, à mon sens, « d’exhiber ». Le tatouage est ce qui permet à Mortensen d’accéder à un autre « univers » (celui de la mafia) qui lui donne un privilège en même temps qu’il l’exclut du reste de l’humanité. C’est pour cette raison que Les promesses de l’ombre m’a fait songer à un autre Cronenberg que j’aime beaucoup : Dead Zone (où Christopher Walken avait le pouvoir de prédire l’avenir tout en devenant un être radicalement « autre », quelqu’un « d’inassimilable » comme dans ce dernier opus). Vous me direz que je tombe encore dans le travers de la lecture « thématique » du film et vous n’aurez pas tort. Mais je dirais que la force de Cronenberg (c’est du moins comme ça que je l’ai ressenti), c’est de m’avoir fait croire à ces corps sans passer par les artifices du scénario : il me semble qu’on ressent d’emblée, physiquement, une vraie peur lorsque Naomi Watts se jette dans la gueule du loup mafieux. De la même manière, Mortensen a une incroyable présence physique qui n’éclate pas seulement dans la fameuse scène du sauna (que je trouve quand même très travaillée cinématographiquement) et qui m’a franchement terrorisé. Au-delà de l’ambivalence somme toute classique du « personnage », je trouve qu’il y a le « poids » de ce corps inquiétant sur tout le film et ce n’est pas inintéressant…
Amicalement

EdSissi a dit…

On dirait qu'il y a le feu, là.
Moi, j'ai d'abord été agacé à la lecture de cette note. Puis, j'y suis revenu. J'avais cru d'abord, à tort, lire une énième variation autour de cette foutue politique des auteurs qui, si elle avait sa pertinence il y a 50 ans, est de nos jours vide de sens tellement elle s'est éloignée du concept de départ, tellement a changé le statut des cinéastes qui en bénéficient. Mais apparemment, le problème soulevé est plutôt celui de l'exposition publicitaire des grands noms, de leur canonisation par la critique actuelle.
Le "culte des pères" et la répétition des éloges étaient quand même déjà là dans les années 50, avec les numéros spéciaux des Cahiers sur Hitchcock, ceux de Positif sur Bunuel. Aujourd'hui, la différence, je pense, c'est l'habillage et l'absence de réflexion neuve derrière (dans cette optique, pire que Les Cahiers, nous avons feu-Les Inrocks). Autre différence avec les périodes précédentes : il est tout à fait vrai que les films des grands cinéastes ne sont plus discutés. Il me semble que "Apocalypse now" et les autres films cités de ces années là étaient parfois bousculés au sein même des revues qui les soutenaient. Maintenant, plus une tête ne dépasse. En lisant bien les quelques blogs parlant des derniers Scorsese, Coppola ou Cronenberg, on voit que même leurs défenseurs, parmi lesquels je me compte, ne parlent jamais de "progression", de "chef-d'oeuvre", de "dépassement". L'impression est à l'opposée de l'adoration médiatique automatique.
Là où je ne vous suis plus (en plus de l'ambiguité qu'il y a à mettre en doute la sincérité, après tout, de la fidélité de certains à Coppola quand vous proclamez la vôtre envers Chabrol), c'est sur la question de la révision du jugement. Je ne vois pas pourquoi tout d'un coup un malaise devant "The pillow book" viendrait balayer l'oeuvre entière de Greenaway. Evidemment qu'il faut ré-evaluer les films. Mais ce déplacement d'un "Je me suis trompé" à un "Le cinéaste m'a trompé depuis le début" me gêne.
Pour finir, sans vouloir être indiscret, puis-je vous demander votre âge ? Si je l'estime, comme moi, entre 35 et 40, je me trompe ? Car il me semble qu'à certains moments, après 15 ou 20 ans de cinéphilie effrénée, où l'on a vu la majorité des classiques, alors que l'on n'a plus à découvrir de Murnau ou de Renoir, que l'on doit se contenter de rechercher quelques pépites dans la masse, que l'on reconnaît que certains grands sont en roue libre, oui, à certains moments, l'humeur peut se faire méchante.
PS: La facilité qu'on certains à dégainer le mot "fasciste" m'étonnera toujours.

Hyppogriffe a dit…

Les "pères" d'hier étaient aussi, pour leurs fils spirituels des "Cahiers", des pairs, puisqu'en fin de compte les plus grands critiques des années 50, Rohmer, Rivette, Godard, Truffaut, sont devenus cinéastes.
"Aujourd'hui, la différence, je pense, c'est l'habillage et l'absence de réflexion neuve derrière". très juste.
"En lisant bien les quelques blogs", ah ça, je lis très peu de blogs, vous avez donc sûrement raison, je parlais de la critique officielle, celle qui va de "Trafic" à "Positif" en passant par Cannes, les "Inrockuptibles", "Le Monde", "Libé" et la réunion d'idiots sur France Culture le mercredi à midi...
"mettre en doute la sincérité, après tout, de la fidélité de certains à Coppola", je n'ai rien fait de tel!
"ce déplacement d'un "Je me suis trompé" à un "Le cinéaste m'a trompé depuis le début" me gêne." Oui, j'imagine que c'est gênant, surtout si l'on aime les cinéastes que je cite...
Et pour vous répondre, j'ai 30 ans. J'ai vu beaucoup de grands films, mais pas tous! Et il me restera, après ça, à les revoir!

Anonyme a dit…

J'ai parcouru avec intérêt votre blog et sans ironie j'oserai une petite question : pourquoi ne faites vous pas des films ? (ou si par hasard je les avais raté merci de me dire où je peux les découvrir) Car devant tant de certitudes dans vos jugements, tant de prescience (c'est souvent le cas des blogs ciné que je parcours) je découvrirais cela avec beaucoup de joie.
Merci d'avance

Hyppogriffe a dit…

Des certitudes? Pas tant que ça. Quelques-unes, oui, au sujet d'un certain nombre d'imposteurs très en vue. Quant à savoir quoi faire, je suis comme mes contemporains, j'avance à tâtons, je cherche dans les journaux, dans les bons films, les bons livres, les bonnes expos, je me promène, et oui je filme aussi, quoique trop peu à mon goût. Ecrivez-moi directement si ça vous intéresse vraiment.
hyppogriffe@gmail.com

Anonyme a dit…

Je vois que la censure est forte par ici. Et ça se dit de gauche... par ailleurs je me demande comment vous faites pour aimer le cinéma de Chabrol, vous qui vous intéressez tant à l'idéologie des films. Quand on sait les accointances de Chabrol avec Le Pen, on en vient à se demander si la critique acerbe de la bourgeoisie dans ses films ne chache pas des relents de néo-poujadisme...
A bon entendeur

Hyppogriffe a dit…

Vrai, j’ai censuré votre message, parce qu’il n’avait aucun intérêt. Vous cherchez seulement à me régler mon compte. Eh bien, dans ce cas, faites-le ailleurs.
Pour le reste, rapidement… Dites-moi donc un peu où est-ce que je me suis proclamé « de gauche » et, de toute façon, en quoi ce serait être « de gauche » que d’accepter de publier des messages imbéciles sur son blog ?
Enfin, pour Chabrol : vous tenez apparemment à passer pour le plus fier chasseur de fascistes du web… Mais prouvez seulement (et ailleurs qu’ici SVP) en quoi une éphémère camaraderie entre Le Pen et Chabrol, à la fin des années 40, a influencé, ou révèlerait, le « néo-poujadisme » des films réalisés par ce dernier entre 1958 et 2007... Au travail, mon chou !

AMG a dit…

(Chabrol et Le Pen se sont connus ? J'ignorais. Ça a dû influencer "Que la bête meure", Jean Yanne y étant encore plus séduisant que le modèle).

Oui, je voulais juste soulever un point, d'autant plus sereinement que j'aime de Palma et que Cronenberg m'a toujours ennuyé, donc sans prendre parti sur vos appréciations : vous allez un peu vite pour écrire que la vision de certains films récents permet, et même oblige à réévaluer l'oeuvre passer des cinéastes que vous évoquez. S'il y a bien des cas où l'on peut voir au fur et à mesure des baudruches se dégonfler, il est tout aussi envisageable, c'est même très banal, que certains cinéastes fassent de mauvais films après en avoir fait des bons. Sinon, autant considérer que "Que la bête meure" ou "Les biches" sont de mauvais films à cause de "Merci pour le chocolat" ou de "Une partie de plaisir" - ou que "L'étau" annule "Vertigo".

(Pour le reste, ne vous inquiétez pas : il suffit que l'on affirme une opinion avec un peu de netteté pour trouver quelqu'un qui vous traite de fasciste. Laissez pisser.)

Hyppogriffe a dit…

Oui, vous avez raison. Il arrive même carrément l’inverse, parfois. Par exemple j’aime infiniment mieux les derniers films de Huston que les premiers, ce qui me donne d’ailleurs envie d’en revoir certains. Et « Inland Empire », que je n’aime pas, ne me fait pas renier la très grande émotion ressentie devant « Mulholland Drive ». Au fond, je parle bien sûr de mon seul point de vue, tout à fait personnel, sur un certain nombre de cinéastes précis, point de vue que j’essaie d’étayer.

Sur Chabrol, je fais partie de ceux (combien sommes-nous ?) qui trouvent que ses derniers films, disons depuis « Betty », sont les meilleurs de sa carrière. J’ai vu « Merci pour le chocolat » il y a quelque temps, et j’avais trouvé ce film extraordinaire. Je n’aime plus tellement, par contre, « Que la bête meure », que je trouve un peu sommaire et caricatural, et mal fichu sur la fin, malgré la grande force du jeu de Yanne. Je trouve « Le Boucher » ou « La Femem infidèle » infiniment plus réussis, plus aboutis et touchants.

Chabrol a évoqué son « amitié » avec le Le Pen de la fin des années 40 sur le plateau d’Apostrophes, je crois. Il en rigolait, disant que Le Pen n’était pas inquiétant, qu’il ne voulait pas vraiment le pouvoir, qu’il ne n’aurait jamais de toute façon et que c’était tant mieux. Ce qui n’a pas empêché Charles Tesson des « Cahiers du cinéma » de pousser des cris d’orfraie. On a vu depuis que l’antilepénisme a très bien servi le triomphe des idées de Le Pen …

AMG a dit…

Charles Tesson est bien le genre de type qui peut se branler l'ego à citer G. Bataille, "subversif" mort il y a plus de quarante ans, mais qui doit rester "intransigeant" devant toute "compromission" avec Le Pen. Pourtant, celui-ci devait valoir le déplacement à la fin des années 40.

Il y a des textes sur la vulgarité chez Chabrol, Aldrich deuxième manière, et Fassbinder dans les Cahiers des années 70, je n'arrive pas à me rappeler l'auteur - Jacques Grant ? C'était très intéressant et rapprochait pertinemment trois des meilleurs témoins de l'époque.

Cordialement !

Hyppogriffe a dit…

Oui, Chabrol raconte qu'à l'époque, chaque fois que Le Pen croisait des flics, il baissait son froc! Bon, aujourd'hui, le même prône l'Ordre et la Vertu... Rigolons doucement.

Je ne connais pas du tout le cinéma d'Aldrich, mais je trouve le rapprochement entre Fassbinder et Chabrol très pertinent. Fassbinder a écrit un très bon article sur Chabrol à ses débuts, avant évidememt de vouloir tuer le père en déclarant qu'il ne faisait plus rien d'intéressant... Pour ma part, je préfère la lucidité et la cruauté généreuses de Chabrol au bovarysme - rêverie et entropie - de Fassbinder. Et vous?

AMG a dit…

Je vous répondrais de façon subjective : le problème, c'est qu'un film de Fassbinder, réussi ou non, et surtout s'il est réussi, est le plus souvent un concentré de désespoir. Ce qui fait que certains soirs, la perspective de voir un Chabrol est tout de même plus agréable. C'est un peu léger, je sais.

Mais plus généralement, ce qu'il y a de bien avec ces trois cinéastes (pour Aldrich : "Miss Blandish", "Plein la gueule", "Le démon des femmes", "Deux filles au tapis", tout cela vaut le coup), c'est leur façon de ne pas prendre de gants avec la saleté de leurs personnages (un petit bémol pour Chabrol, quand il s'agit de grands bourgeois, mais leur saleté est mieux cachée, il faut donc manoeuvrer un peu plus pour la montrer), qu'ils vont directement au sujet. C'est sans doute cela aussi qui fait qu'ils sont assez irréguliers, parfois au sein d'un même film.

Il y a quand même de la générosité chez Fassinder, ne serait-ce déjà que par sa vie d'artiste, cette espèce de suicide par la suractivité à notre service, mais aussi parce qu'il ne passe rien à ses personnages. Mais il lui manque la petite couche d'humour (parfois) bienveillant de Chabrol, sa générosité est donc plus aride.

Au plaisir,

AMG.

Hyppogriffe a dit…

Je signe des deux mains votre commentaire. Fassbinder est incroyable. Je l'ai découvert lors de la rétrospective à Beaubourg il y a deux ans, et je l'admire beaucoup, tous ses films font penser, tous cachent ou crient le désespoir dont vous parlez. Rares sont cependant ceux qui me plaisent entièrement, un tout petit nombre.

Le cinéma de Chabrol n'est pas, je trouve, moins dur ni beaucoup moins tourmenté que celui de Fassbinder, mais Chabrol ne s’est pas laissé bouffer, c’est un gars solide et mature, qui a su trouver refuge dans une certaine pudeur et une grande curiosité. Son art est plus naturaliste, plus attentif au monde. Le fantasme l’intéresse passionnément (« La Demoiselle d’honneur », très fassbindérien l’air de rien, a révélé que c’était l’un de ses grands sujets) mais il y apporte l’immédiate contradiction du fait réel.
Plus généralement, Fassbinder était profondément apolitique et individualiste (ce n’est pas un jugement de ma part) tandis que Chabrol est toujours resté attaché à ce B.A.BA du marxisme consistant à vouloir chercher les déterminations des actions des hommes (or Brecht disait qu’on ne comprend pas Hegel – et donc Marx – si l’on n’a pas d’humour…). La tristesse des films de Fassbinder est d’autant plus étouffante que les tourments de ses personnages sont moins soumis à l’analyse, à la dialectique. Les films de Chabrol sont eux de plus en plus riches de détails, et donc de plus en plus complexes et beaux. Ils méritent enfin, après trente ans de cinéma, le beau nom de « réalistes ».

Merci pour les titres d’Aldrich, je vais me pencher dessus.

Dr Orlof a dit…

Je me permets d'intervenir dans cet échange pour signaler que Chabrol a écris un texte magnifique sur Aldrich dans un numéro spécial de "Positif" (le n°400 si je ne m'abuse, entièrement conçu par des cinéastes écrivant sur un autre réalisateur : Marker sur Hitchcock, Breillat sur "Baby doll" de Kazan...). Hyppogriffe, cela devrait vous donner l'envie d'aller voir d'un peu plus près cet immense cinéaste (Chabrol évoquant d'ailleurs d'avantage sa "dirty dozen", à savoir ses douze derniers films qui restent assez mal vus car, comme le souligne AMG, très mal élevés. A côté de ça, je vous recommande vivement "En quatrième vitesse" qui reste encore aujourd'hui un film extraordinaire.)
Amicalement.

NB: Avez-vous vu "Berlin Alexanderplatz" de Fassbinder? J'ai découvert il y a peu ce film fleuve et je dois avouer que je ne m'en suis pas remis...

Hyppogriffe a dit…

Merci pour votre signal, doc.
Pas vu "Berlin Alexanderplatz", je ne l'achèterai certainement pas, n'ayant pas - combien, 100? 200 euros peut-être - à mettre dans un film qui risque fort de me casser le moral, et attendrai donc de pouvoir l'emprunter dans une médiathèque. Vous en parlerez bientôt, doc?

AMG a dit…

C'est amusant, je viens aujourd'hui même de suggérer à un de mes amis, peu légaliste, de voler "Berlin AlexanderPlatz" pour moi (je vole très mal, c'est une honte).

Quoi qu'il en soit, j'avais oublié, justement, "Dirty Dozen", qui est une belle réussite. "Bande de flics" est très réputé, mais pas facile à trouver.

J'ai un peu décroché des derniers Chabrol, je complèterai ça à l'occasion. Merci pour la citation de Brecht, pleine d'à-propos.

Hyppogriffe a dit…

Emprunté aujourd'hui "Chut... chut... Chère Charlotte" dont vous n'avez parlé ni l'un ni l'autre. Que vaut-il?

AMG a dit…

Ach, regardez-le, j'ai vu ça il y a une bonne quinzaine d'années, c'est à vous de nous le dire... (Mais j'avais bien aimé, plus que "Baby Jane".)

Hyppogriffe a dit…

Très bien. Rendez-vous ici-même d'ici, disons, trois jours...

AMG a dit…

J'y serai. ROger. Over.

Hyppogriffe a dit…

J'ai revu hier "Merci pour le chocolat" et découvert "Hush, Hush, Sweet Charlotte".
Le premier, un Chabrol somme toute mineur, est admirable, bien supérieur aux Chabrol mineurs des années 60/70, et toujours grâce à son génie du détail et à sa musicalité. C'est à proprement parler de la mise en scène, où chaque effet est pleinement mesuré, rythmiquement, dramaturgiquement et humainement.
Le Aldrich est traversé de très belles choses, mais est trop bavard et s'épuise dans l'imitation de ce que Hitchcock avait inventé bien avant, en particulier dans "Soupçons" et "Les Amants du Capricorne" (jusqu'à l'emploi de la sublime Agnes Moorehead, et de la tête coupée qui rend fou, ou plutôt folle...). Mais les qualités d'atmosphère et de jeu me donent envie de voir d'autres Aldrich...

Anonyme a dit…

A vous lire, je me demande si le problème que vous pointez n'est pas seulement celui de la critique et non celui des cinéastes que vous citez: le "suivisme" dont vous parlez dans la note suivante. A ce propos connaissez-vous Jean-Baptiste Thoret? j'ai eu l'occasion de suivre ses cours et lire certains de ses écrits. Adorateur absolu du cinéma américain des années 70, il s'en est fait une spécialité. Ce qui veut dire qu'il a trouvé matière et s'est donné la peine, lui, de décortiquer ces films sous tous leurs aspects. Que la critique française soit globalement paresseuse depuis quelques décennies (c'est fort possible en ce qui concerne ce que vous appelez "l'officielle") doit-il empêcher de regarder certains films de plus près que ne le suggère leurs éloges hâtifs?

Hyppogriffe a dit…

Je pense que j'ignorerais complètement tous ces films (que je déteste absolument, par exemple "L'Impasse" que je viens de revoir et que je trouve ridicule d'un bout à l'autre) si les critiques n'en parlaient pas autant et s'ils ne m'obligeaient justement à y regarder de plus près...
Mais je ne connais pas Thoret. Il y a d'ailleurs certainement une façon intéressante d'écrire sur De Palma, Coppola, Lucas et consorts.

Vincent a dit…

je partage votre dernier souhait, Hyppogriffe et je viens de copier vos échanges pour méditer tout cela pendant mes vacances (toujours en rade d'Internet).

Sinon, d'Aldrich, j'ai revu avec plaisir "Le vol du Phénix" et j'aime beaucoup "Ulzana'raid", si vous continuez votre exploration de son oeuvre.

Monseigneur a dit…

« L’état de fascination, après tout, n’est-ce pas le contraire de l’état de lucidité »

Je pense qu’une œuvre d’art doit tout d’abord fasciner, et ce par la forme ou le style, et l’état d’hébétude non lucide que tu invoques est faux, car je suis persuadé que notre inconscient fonctionne plus vite que notre cerveau ; et après coup, on comprend les artifices (l’art est un ensemble d’artifice, finalement) et le sens qui est contenu dans la forme…..
Vous parlez de lynch, et justement, son sens du cadre, la perspective, l’emplacement des objets, je jeu sur la lumière et surtout le son contribue à tout ça, mais on le perçoit après coup ; sauf si cela devient une recette, et c’est peut être pour cela que certains cinéastes finissent par nous lasser mais peut on remettre en cause leur filmographie…. Je t’avoues que j’ai eu cette désagréable impression aussi en regardant « history of violence » seul film que j’ai vu de ceux que tu cites, de voir du vide, un sens appuyé à des images en reprenant une trame classique de polar/drame familial et les critiques reprenaient tous un peu le dossier de presse, avec les thèmes récurrents du cinéaste…Cronenberg et le corps….je me demandais d’ailleurs que penserait la critique si le nom du réalisateur leur était inconnue sans de films à son actif…. Dernière chose : j’ai détesté Existenz à la 1ère vision, et aimé lors d’une deuxième visionnage ; suis je dans le faux la 1ère ou la 2ème fois ?
Inland Empire m’a fasciné à tel point que je l’ai revu trois fois, et pourtant lors de ma 1ère vision, des choses m’agaçaient par un manque de sens, mais je revenais sans cesse à ses images… avant d’en donner un sens….
Quand je regarde la série « Malcolm », j’adore l’humour, l’absurde, un excellent jeu d’acteurs, un montage rythmé et je perçois aussi sans pouvoir le définir immédiatement, une intelligence dans le scénario, quelque chose de profond qui en dit long sur la société, mais par petite touche….Et avant de mettre le doigt dessus, mon inconscient le perçoit sans pouvoir l’expliquer avec lucidité….


« On confond trop souvent la critique avec l’art de paraphraser les intentions de « l’auteur ». La critique, n’est-ce pas plutôt l’examen du sens d’une œuvre (ou de son jeu avec différents sens) combiné à l’examen des moyens mis en œuvre pour atteindre ce sens, ou pour jouer de ses différents sens ? »

Oui, pour cette définition de la critique mais il ne faudrait pas que cela tourne au commentaire de texte plat, exhaustif et vain finalement… J’ai toujours l’impression de perdre mon temps après une telle lecture….mais je suis toujours intrigué pour savoir si je retrouve ma perception dans ses écrits…. Et si le sens de l’œuvre n’est pas conforme à notre vision mais que visuellement, dans la forme c’est sublime, que faire: rejeter l’oeuvre dans son entier ?
A vrai dire, je préfère lire des fragments, des impressions mises en notes en guise de critiques exhaustive qui décortique le film…..

Hyppogriffe a dit…

Excusez-moi, Vincent, si j'ai mis tant de temps à publier votre commentaire, j'étais moi-même loin de toute connexion (je ne m'en portais pas plus mal, d'ailleurs). Merci pour les titres d'Aldrich, et revenez dès que vous le pourrez commenter nos commentaires!..

Monseigneur : merci pour vos remarques. Sur la fascination, nous tombons d'accord. J'essaie de dire qu'il y a fascination et fascination. On ne devrait certes pas employer le même mot.
Pardon, mais qu'est-ce que "Malcolm"?