mardi, octobre 23, 2007

"Messieurs qui décidez..."

Choisit-on la couleur de son engagement politique ? On est souvent bien trop jeune pour que ce choix puisse être autre chose qu’un coup de tête ou un élan du cœur ; et pourtant on lui reste fidèle, généralement, si l’on a du cœur.
Je ne sais toujours pas aujourd’hui par quels chemins j’ai rejoint la grande manifestation de 1990 (ou était-ce 1991 ?) contre ce qu’on ne pouvait pas encore appeler la 1ère guerre d’Irak. J’avais 12 ou 13 ans, je ne comprenais pas grand-chose à ce qui se passait, je pressentais tout juste qu’on diabolisait un homme et un pays, et qu’à l’évidence on nous mentait car nos chefs d’Etat ne valaient pas mieux que cet homme-là, ni nos pays, où la propagande faisait rage, que ce pays-là, et j’étais donc simplement « contre la guerre ».
C’est en sortant du métro pour rejoindre le défilé, dans les couloirs de la station Nation, que se produisit le choc. Une affiche en forme de bulle prêtait à un figurant de pub ces paroles : « Ce matin, j’ai pas envie de me lever, pas envie d’aller travailler, je me recouche ». Je me souviens très bien des rires gênés des cégétistes et militants communistes ou socialistes qui découvraient comme moi, en passant, cette phrase provocante. Cet anti-slogan me laissa moi-même stupéfait. On m’avait toujours dit, à la maison comme à l’école, qu’il fallait se lever et aller travailler, j’avais toujours vu ma mère, mon père et ma grande sœur se lever et aller travailler, sans broncher. Qu’est-ce qu’on me chantait là de nouveau et de si puissamment buissonnier, qui me rendit rêveur à tout jamais ?
Pour enfoncer le clou, marchant un peu plus tard sur l’un des boulevards conduisant de la place de la Nation à celle de la République (tel fut sûrement le parcours de la manifestation, je peux me tromper), je tombai sur un attroupement en marge du défilé ; des gens lisaient à haute voix une affiche collée sur le mur : « Pour empêcher la guerre, rien ne sert de défiler comme des moutons, mieux vaut jeter un bon gros pavé sur la vitrine d’une banque ou d’un McDonald’s » (je résume de mémoire). Là encore, les gens riaient, je me souviens parfaitement d’un gros moustachu s’exclamant : « Ah, les anars ! », et cependant je remarquai que personne ne faisait le geste de déchirer l’affiche, comme si son contenu rappelait une vérité première, brutale et lumineuse, que seule une dernière lâcheté ne voulait pas reconnaître comme telle.
Je découvrais l’anarchisme en même temps que je découvrais Mordicus. J’ai déjà longuement cité les mordicants (c’est ainsi qu’on les appelait) sur « Notre musique », . Je vais à nouveau les citer puisque, on le sait, rien n’a changé depuis le début des années 90 ; au contraire : tout a empiré.

Serment du volontaire pour la nationalité française

Messieurs qui décidez,

Je sollicite très, très, très humblement de votre bienveillance l’obtention de la nationalité française, qui m’évitera l’expulsion immédiate si ma tête déplaît à un vigile de supermarché.
Je jure d’aimer la France dans ses frontières éternelles qui laissent passer les banquiers japonais et arrêtent le nuage de Tchernobyl et les Arabes bien avant Poitiers.
Je jure d’aimer la France, patrie des Droâ de l’homme-meuh où le veautant est libre de pisser dans un violon sans faire trop de bruit pour ne pas déranger les chefs d’orchestre et libre d’en prendre plein la gueule s’il hausse le ton.
Je jure d’aimer la France, terre de des-mots-crassie et de pots-de-vin sous la table, où les aristos renversés par la révolution de 1789 sont maires et conseillers généraux de père en fils ; où les privilèges ont été remplacés par les avantages de fonction et les délits d’initiés ; où l’on se fait élire en promettant la lune et où l’on gouverne en affirmant qu’il n’y a malheureusement plus de lune en magasin.
Je jure d’aimer la France et ses ministres, qui savent prendre l’argent où il est : chez les pauvres ; ses patrons, qui savent faire payer aux travailleurs le droit de bosser ; ses magistrats, qui savent en toute indépendance disculper les notables mafieux et condamner les voleurs de
mobylette ; ses flics, qui savent reconnaître un suspect à son bronzage ; ses intellectuels courtisans à vestes multi-réversibles ; ses humanistes à la canonnière pointée ; son philosophe toujours nouveau et son tee-shirt de Mickey ; ses journalistes obéissants et ses syndicalistes à plat ventre ; ses libéraux d’extrême-centre et leur radical combat pour que rien ne bouge ; ses socialistes à l’arrose-moi bien si tu veux une faveur ; ses communistes à bulldozer et son étron national.
Je jure d’aimer la France, son PAF, son Pif et son CAC 40 ; son voltigeur motocycliste de l’intérieur et son père François qui n’a jamais raté son coup ; sa capitale rude aux tagueurs et aux squatteurs et douce aux spéculateurs ; ses friches agricoles touristiques ; ses « centre-ville » Decaux interchangeables ; ses quartiers « réhabilités » où la poutre apparente cache la paille sur laquelle on a jeté l’expulsé ; son arche de la Défense (d’en rire) et son gouffre de la Sécu ; son flop-Disney (Marne avalée) et son tord-Boyard ; son avion sur rails qui ne s’arrête pas dans les gares ; ses centrales nucléaires et leurs incidents sans gravité ; sa gastronomie fast-food ; ses commissariats sponsorisés par Kronenbourg ; ses prisons trois-étoiles et trente-six chandelles ; son pinard à l’amiante ; ses eaux nitratées ; son air au pyralène et ses pollueurs écologistes.
Je jure d’aimer la France, mère des « Césars » et des lettres (de cachet et de dénonciation) ; terre des camps d’Argelès et de Gurs, de Drancy et de Beaune la Rolande ; la France de Versailles et de Vichy ; la France « revivifiant » la peine de mort en lui donnant la lenteur de la perpétuité ; la France qui sauve l’emploi en fabriquant des canons et sait regarder ailleurs quand ses clients en trouvent l’emploi ; la France des bovins qui ont « gaaagné » ; la France qui part comme en 14, en jogging garance et casquette Ricard, dès qu’on lui agite un « étranger » sous le nez ; la France, terre d’accueil pour Duvalier et d’exil pour Diouri ; la France des petits vains blancs ; la France, carrée comme un camembert, franche comme l’or en Suisse de ses propriétaires.
Je jure d’aimer la France, phare du monde si vil aisé.

Gérard Emiliano Karl Mikhaïl Moshe Omar Ribouldingue Wei William Zumbi Lambert


Mordicus n°11, janvier 1994, titré : « Etrangers, ne nous laissez pas seuls avec les Français ! », p. 22

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Eh ben... Ça doit faire du bien!...
Incognit-ho

Hyppogriffe a dit…

Mon Dieu, oui!..