(...)
Danièle Huillet : Il y a autre chose dans le cinéma que les metteurs en scène : tout ce sur quoi le cinéma repose, son artisanat, ses techniciens, et ça, c'est aussi une histoire sociale. Les gens qui sont entrés dans le cinéma à la génération de Louis Hochet, notre ingénieur du son, c'étaient des gens qui généralement sortaient de la classe ouvrière, et pour qui le cinéma était une possibilité d'ascension sociale. Mais eux apportaient leur classe avec eux, leur intelligence et leur expérience. Maintenant, cela aussi disparaît du cinéma : le cinéma est devenu une mafia, le fils de technicien devient technicien, la fille d'acteur devient actrice... Et ça représente une déperdition d'énergie fantastique.
Jacques Aumont : Il est vrai que de ce point de vue, les listes des étudiants de l'IDHEC ou de la FEMIS sont intéressantes, on y trouve une forte proportion de noms de familles de gens du cinéma ou d'intellectuels connus.
D.H. : Nous, on le voit concrètement. Les jeunes techniciens sont souvent très gentils, relativement moins prétentieux que les metteurs en scène. N'empêche qu'il y a une déperdition, en termes d'intelligence et d'expérience, qui est effrayante.
Jean-Marie Straub : Et puis, il y a trop de vanité. Il n'y a presque plus que la vanité, il n'y a plus d'ambition.
D.H. : Mais l'ambition, c'est aussi un fait social : quelqu'un qui vient d'en bas et qui veut monter a de l'ambition.
(...)
J.-M. S. : Le musicien, il condense du temps avec du temps. La parenté entre la musique et le cinéma, c'est ça. Le travail qu'on doit faire, c'est de ne pas s'engluer dans l'espace qu'on montre ; c'est tellement ennuyeux de voir des travellings, des panoramiques qui n'en finissent plus. Quand j'entends parler de plan-séquence, j'ai envie de vomir ; ça consiste à s'engluer, et d'ailleurs les gens ne savent même plus ce que ça veut dire concrètement. Il faut savoir comment, avec l'espace, on condense du temps, et comment on condense l'espace pour arriver à du temps ; en plus, si ce sont des acteurs qui parlent, il peut y avoir un rapport avec la musique vocale (ou ne pas en avoir si on ne veut pas). Après tout, quand quelqu'un dit bonjour, ça peut se chiffrer, non? [A Danièle Huillet] : Pourquoi me regardez-vous comme ça?
D.H. : Je réfléchissais à l'époque où tout cela n'était pas séparé...
J.A. : C'était bien avant le cinéma!
D.H. : Oui... Mais le cinéma permettait d'en retrouver quelque chose, et c'est ça qui est perdu. C'est effrayant, quand on regarde de vieux films, de voir tout ce qu'on a perdu en route, tout ce qui était possible et qui a été saccagé, pillé, refoulé. C'est effrayant surtout parce que c'est un modèle de ce qui se passe en général.
J.-M. S. : C'est l'argent, c'est le profit. La barbarie n'existe pas seulement au niveau social, elle se produit aussi au niveau individuel.
J.A. : Comment, alors, continuer à faire des films?
D.H. : En se disant à chaque fois que ce sera le dernier - non pas comme Bergman, mais concrètement, en sachant qu'on n'a pas d'avenir.
(...)
D.H. : Quand Trop tôt, trop tard est passé à la télévision allemande, Barton Byg a reçu une lettre d'une de ses amies qui habite en Saxe, pas du tout une cinéphile, qui avait loupé le début du film avec le titre, et qui lui disait : "J'ai vu un film extraordinaire, pour une fois on voyait ce qu'on entendait, c'était en rapport", et d'après sa description du film, il s'est rendu compte que c'était Trop tôt, trop tard. C'est aussi une petite chose, mais encourageante.
J.A. : Est-ce que vous interprétez ça comme le signe que vos films sont devenus plus visibles, je veux dire "plus faciles à voir"?
D.H. : Je crois que c'est très simple. On n'est pas des êtres extraordinaires, il y a beaucoup de gens qui nous ressemblent, finalement. Le seul problème, c'est que les gens qui ont des choses en commun avec nous, et donc pourraient être touchés par les machins qu'on fabrique, ne savent pas que ça existe. C'est ça qui m'a frappé avec Empédocle et les projections en Allemagne. D'un côté, il y a des réactions d'une violence fantastique, j'avais l'impression d'être projetée en arrière, au temps de Non réconciliés, mais avec davantage de méchanceté mêlée à l'agressivité ; mais d'un autre côté, il y a aussi beaucoup de gens qui ont été bouleversés par le film. Seulement, les réactions des "médias", comme on dit, sont telles que les autres gens qui pourraient être bouleversés par le film ne sauront même pas qu'il existe.
Entretien réalisé à l'occasion de la sortie de La Mort d'Empédocle, en 1987
samedi, octobre 14, 2006
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1 commentaires:
Même à cette époque finalement c'était pas si pire que maintenant, maintenant "les fils et filles de" n'ont même plus besoin de faire la Fémis, regardez la fille Colombani, elle a l'argent avant remise du scénario, alors qu'elle avait jamais tourné même un court-métrage, puis elle a déjà de bonnes critiques, et presque dix fois plus de places accordée à sa petite personne insignifiante, etc, etc, regardez la place accordées aux fils et aux filles de, aux peoples même dans les festivals les plus soit-disant pointus qui soient, je dirai, avant, même avec du piston ils devaient tout de même travailler un peu, mais maintenant? Je dirais maintenant ils sont considérés comme des rebelles... Et en plus je ris pas quand j'écris ça...
Comme disait l'autre, "canon canon, dynamite!" (boum!)
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